Bienvenue, Invité
Nom d'utilisateur: Mot de passe:

» Voir la page de ce groupe

  • Page:
  • 1

SUJET: Faut-il aimer rarement pour aimer beaucoup ? (Albert Camus), sujet pour le 02.11.2015 + un compte-rendu

Faut-il aimer rarement pour aimer beaucoup ? (Albert Camus), sujet pour le 02.11.2015 + un compte-rendu il y a 4 ans 8 mois #1

  • René G.
  • ( Modérateur Global )
  • Portrait de René G.
  • En ligne
  • Modérateur
  • Des problèmes avec le site ? contactez-moi. Merci.
  • Messages: 777
  • Remerciements reçus 35
Faut-il aimer rarement pour aimer beaucoup ?

S'il suffisait d'aimer, les choses seraient trop simples. Plus on aime et plus l'absurde se consolide. Ce n'est point par manque d'amour que Don Juan va de femme en femme. Il est ridicule de le représenter comme un illuminé en quête de l'amour total. Mais c'est bien parce qu'il les aime avec un égal emportement et à chaque fois avec tout lui-même, qu'il lui faut répéter ce don et cet approfondissement. De là que chacune espère lui apporter ce que personne ne lui a jamais donné. Chaque fois, elles se trompent profondément et réussissent seulement à lui faire sentir le besoin de cette répétition. "Enfin, s'écrie l'une d'elles, je t'ai donné l'amour." S'étonnera-t-on que Don Juan en rie : "Enfin ? non, dit-il, mais une fois de plus, pourquoi faudrait-il aimer rarement pour aimer beaucoup ?
Albert Camus (Le mythe Sisyphe, le don juanisme - 1942)

Questions :

- Faut-il aimer rarement pour aimer beaucoup ?
- Quelles autres questions vous suggère le texte d'Albert Camus ?

Citations
- « Tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. » «
- « Pour un homme sans œillères, il n’est pas de plus beau spectacle que celui de l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse. »

Ressources
- Amour et attachement de Blaise Pierrehumbert (psychologue) sur le Cairn
- Une courte interview de Boris Cyrulnik.
- Le mythe de Sisyphe dans le texte (pdf), merci aux classiques d'UQUAC
- La critique de Libres savoirs du Mythe de Sisyphe
- La critique de Comptoir Littéraire, voir page 8 ou 9 pour Sisyphe)
- Le mythe de Sisyphe par Enthoven (France Culture)
- Les vidéos d'Helen Fisher (Anthropologist et biologiste, specialiste de la relation d'amour)
Dernière édition: il y a 4 ans 8 mois par René G..
Merci de vous enregistrer pour avoir accès à cette page, ou de contacter l'administration.

Faut-il aimer rarement pour aimer beaucoup ? (Albert Camus), sujet pour le 02.11.2015 il y a 4 ans 8 mois #2

  • René G.
  • ( Modérateur Global )
  • Portrait de René G.
  • En ligne
  • Modérateur
  • Des problèmes avec le site ? contactez-moi. Merci.
  • Messages: 777
  • Remerciements reçus 35
Compte-rendu du débat
Faut-il aimer rarement pour aimer beaucoup ?

Ambiance :
- Plus d’une trentaine de personnes étaient présentes.
- Notamment un public plus jeune que d’habitude, dont deux ou trois lycéens.
- Presque tous les nouveaux participants se sont exprimés.
- L’ambiance était respectueuse, tout en étant « passionnée ».

Trois grandes entrées dans le débat
> L’intuition première de la plupart des personnes confirmerait l’idée selon laquelle une multitude des relations ne s’accommoderait pas de la profondeur des sentiments.
> Il s’agissait parfois de resituer la question d’Albert Camus dans le contexte de sa philosophie, et par ailleurs, de resituer le mythe de Don Juan.
> Des interventions ont porté sur le « comportement » d’Albert Camus par rapport à ses conquêtes : sa philosophie aurait-elle été une justification de son comportement ? (Ce questionnement peut-être motivé par un désir de comprendre la psychologie d’Albert Camus, tout en l'opposant à sa philosophie. Gardons-nous cependant de juger l'homme, et dans le même temps, de rejeter sa philosophie.

Restitution de quelques problématiques

Une équation pour quantifier l’amour
- Quelqu’un qui a aimé deux personnes, les aura-t-il aimées autant que s’il avait aimé quinze personnes ? Autrement dit, l’amour se divise-t-il en autant de fois qu’il est distribué soit : 50% pour deux personnes aimées, soit 6% pour quinze personnes aimées ?
- Non, car le modèle mathématique n'est pas nécessairement opérant. Par exemple, l’amour pourrait attribuer à l'amour l’infini comme dénominateur de base et, dans ce cas, l’équation est différente : rien ne se soustrait à l’infini, de ce dernier on peut donner sans compter.

Peut-on comparer les relations d’amour entre elles ?
- Chaque amour est différent. Et cette différence n’appelle pas la comparaison, mais la reconnaissance du caractère unique de chaque amour.
- De fait, les « amours » ne se comparent pas, et par conséquent, la notion de « quantité » ne serait pas nécessairement antinomique de la notion de « qualité ».
- Cela étant dit, derrière des amours différents se cachent probablement des attachements différents, et des représentations qui ne laisseraient pas la même emprunte dans la psyché.

L’image de Don Juan
Don Juan n’est pas un altruiste, il se moque éperdument des souffrances qu’il peut causer, en cela, on peut dire qu’il n’aime pas. Au contraire, il abuse de ses victimes, il les consomme.
> Cela étant dit, peut-on imaginer un Don Juan qui aime sincèrement ? A chacune de ses multiples conquêtes, l’amour donné serait authentique et total. Il aurait qualité d’universel, Don Juan aimerait toutes les personnes rencontrées.
> Une hypothèse non fictionnelle : Don Juan n’est plus une image littéraire, il aime réellement, sa quête est sincère. La question qui se poserait alors est : combien de fois faut-il aimer pour apprendre à aimer vraiment ?

De la pathologie
- Vivre 15 attachements successifs, c’est peut-être beaucoup. On se demande si ce n’est pas pathologique ?
- Don Juan se livre tout entier à sa pulsion, il se jette sur ses «victimes » (au total 1003).
- Comment distinguer un comportement « don-juanesque » (répétitif, manipulateur) d’un comportement « sincère », investi ?
- Se pose la question de ce qui se vit au gré des relations « d’amour investi » (écartons les situations de manipulation, d’abus de l’autre, de pathologie mentale…), y-a-t-il un apprentissage qui s’effectue d’un amour à l’autre, d’un attachement à l’autre ? Un apprentissage qui conduirait à une plus grande maturité de la personne.

La souffrance et l’amour
- La période de deuil qui succède à un amour est certainement ce qui permet de qualifier l’amour qui vient d’être vécu. Plus le deuil est court, moins l’amour a de poids. La durée du deuil est fonction de la profondeur de la relation.
> Tollé dans la salle ☺
- Une bonne cicatrisation (l’aptitude à se remettre d’un traumatisme, d’un amour blessé) est-elle fonction de la qualité de la relation vécue, ou de la capacité d’un sujet traumatisé à se remettre rapidement ?
- Par ailleurs, la résistance psychique, sa structure (sa vulnérabilité, son équilibre de base) joue-t-elle également un rôle dans l’aptitude à aimer de nouveau, à se réinvestir dans des attachements ?
- Madame Camus a échoué dans un service de psychiatrie…. Les infidélités de son mari y étaient-elles pour quelque chose ? Et, inversement, en supposant qu’Albert Camus ait eu les moyens de protéger son épouse de sa folie, aurait-il pu devenir fou en tentant de le faire ?
- Par ailleurs, sa création artistique n’était-elle pas une façon pour lui de se protéger ?
- Finalement, peut-on attribuer à autrui la cause de ce qu’il advient de soi-même ?

De quoi se compose l’amour ?
- Blaise Pierrehumbert (psychologue, spécialiste de la théorie des attachements), distingue plusieurs registres de la relation :
> L’amour (le concept, l’idéal espéré),
> la relation amoureuse,
> le soin (l’attention, le « care ») accordé à autrui,
> l’affection et la tendresse que l’on ressent,
> le temps passé ensemble, les expériences partagées,
> la sexualité.
et par ailleurs, rappelons que :
☞ Le concept d’amour est fonction d’un idéal « fantasmé », il est par conséquent « irréel ».
☞ La sexualité concerne l’acte sexuel et les pulsions qui lui sont associées.
☞ En conséquence de quoi, la relation amoureuse, le temps passé ensemble, l’attention accordée à autrui et l’affection ressentie contribuent à structurer un sentiment d’attachement assez complexe, et unique pour chacun. On peut, par exemple, avoir un lien très fort avec une personne, sans éprouver de sentiment amoureux.
- La sexualité n’est donc pas nécessairement liée à l’amour, ni à un attachement.
- La biologie des amours démontre que l’attachement, l’affection, la sexualité mettent en jeu des facteurs génétiques, hormonaux distincts. Les animaux monogames en fourniraient une preuve : ils sont fidèles à vie, mais la grande majorité d’entre eux procrée également lors d’échanges extra-conjugaux.

Les amours apparemment libres
- Pour moi, c’est insupportable de supposer des « amours multiples », de soi-disant « unions libres ».
- J’entends l’irrespect que vous ressentez quand des personnes « vont voir ailleurs », mais imaginons un modèle où des personnes s’aiment et, néanmoins, s’autorisent à aimer d’autres personnes (à explorer la vie), sans rien renier de leur relation initiale, donc tout en continuant à être attentif à l’autre, mais sans le poids d’une obligation.
- C’est donc une question d’engagement sur des registres précis, une question de clarté avec soi-même, d’honnêteté avec l’autre.

Apprendre de l’amour, apprendre de soi-même
- L’amour, est-ce rechercher en l’autre un autre soi-même ?
- L’apprentissage serait « vain » ou « stérile » si les relations ne nous apprenaient rien sur nous-mêmes.
- On peut admettre qu’il y a un apprentissage à la connaissance de soi qui passe par des expériences multiples et intimes avec d’autres. Cela dit, la succession des expériences compromet-elle l’accès à une profondeur qui s’éprouve dans notre relation à autrui ?
- Passé la phase de lune de miel, puis celle de l’habitude à être ensemble, les êtres humains doivent-ils dépasser l’ennui ressenti dans leur relation pour accéder à un apprentissage intérieur plus profond ?
- La lassitude, par ailleurs, est-elle liée au fait de ne plus se surprendre dans un couple, est-elle liée au fait que l’on ne découvre plus rien ?
- Peut-on avoir tout découvert de soi-même dans une relation ? Peut-on avoir tout découvert de l’autre ?
- On se structure tout au long de la vie, et parfois on se « structure » différemment de l’autre, différemment du projet qui était « entendu » au départ de la relation.

La psychologie de l’amour
- L’amour, c’est aimer la représentation que l’on a de l’autre. Ne plus aimer, c’est ne plus aimer une représentation, ce qui conduit souvent à une rupture. Combien de temps faut-il pour déconstruire la représentation de l’autre ? Que reste-t-il de l’amour après cette déconstruction ?
- Qu’est-ce qui est à l’origine de la déconstruction ?
- A contrario, on peut évoluer, et ne pas déconstruire l’image que l’on a de l’autre, et donc préserver la relation. C’est en définitive une nouvelle perspective qui s’ouvre.
- Si on ne sort pas de la logique des représentations décalées que nous avons l’un de l’autre, cela suppose que nous confondons la réalité et ses représentations. Or, on ne peut pas imaginer que la réalité de l’autre s’arrête à nos seules représentations.

La psychanalyse de l’amour
- Selon une logique de type freudien, on rejoue dans l’amour des blessures liées à nos liens d’attachements premiers, et on tend à être répétitif dans nos comportements, car ces derniers évoluent peu (ou très lentement). Nos attirances restent donc les mêmes, puisqu’elles s’enracinent dans des manques à partir desquels s’est édifiée notre structure psychique. Ce serait à partir de cette structure qu’interviendrait une notion d’apprentissage visant à faire évoluer des comportements profonds (mais qui paraissent figés, répétitifs).
- Mais pour mettre en œuvre un tel apprentissage, il semble qu’on doive se départir de soi-même, se dépasser ? C’est là où une ouverture avec des aides (des concepts, une intuition, ou des soutiens, des amis, un thérapeute, …) ne se fait pas nécessairement.
- On peut se poser la question : d’où resurgit l’élan de réinvestir « l’amour » sur d’autres bases (donc de nouvelles bases) lorsque les premières bases a été profondément altérées, blessées ?

En guise de conclusion
- Finalement, la question qui se pose pourrait être : peut-on aimer de façon multiple (sur plusieurs plans), plusieurs partenaires, et sans nuire à personne ?
- Néanmoins des questions se posent, sur quel plan faut-il mettre les fantasmes que des personnes veulent s’autoriser à vivre sans nuire pour autant à leur couple ? Comment concilier des attirances fortes que l’on peut ressentir pour d’autres personnes, alors que nous sommes déjà en couple ?
- Le respect suppose une qualité d’attention que l’on accorde à l’autre. Il y a une dimension universelle dans le respect en ce sens où, respecter la personne que l’on aime, c’est respecter une dimension de l’humanité qui se trouve en elle.
- A partir de là, ne plus aimer jusqu’à « exclure » l’autre, jusqu’à nier sa sensibilité, peut s’apparenter à un rejet d’une part de l’humanité qui nous constitue.
- Est-ce que l’amour que je conçois exclut l’autre, ou est-ce l’autre qui ne peut s’ouvrir à l’amour que je propose ?

Quelques interventions en vrac
> On rapporte que dans la tradition du carnaval de Dunkerque, l’obligation de fidélité des couples était suspendue.
> Selon Bloom (psychologue américain, 1999), l’être humain est par nature polygame, c’est la société qui veut le rendre monogame.
> Plus on aime, plus c’est absurde dit Albert Camus, à mon avis, c’est le contraire, plus on aime, plus la vie révèle son sens.
> - Un couple, ça ne se consomme pas, ça se construit. La génération « zappette » ou « consumériste » peut passer à côté d’une profondeur qui se trouve implicitement engagée dans la relation à autrui.
- Je dirais que des personnes partagent leur amour à des fréquences élevées, et aiment cependant beaucoup. Donc, il n’est pas nécessaire d’aimer rarement pour aimer beaucoup.

Par rapport à la philosophie de Camus
- Beaucoup espère que l’amour dure toute une vie mais, selon Camus, cette espérance ne permet pas d’épuiser le champ des possibles. On espère en vain, comme on espère en l’éternité (comme si on espérait en un ailleurs), et on manque toutes les occasions que la vie nous offre.
- Ce que Don Juan met en acte, c’est une « éthique » de la quantité au contraire du saint qui tend vers la qualité. Mais ce que Don Juan refuse, c’est le regret qui témoignerait, selon lui, de la vanité d’une espérance. D’où cet allant don juanesque à rejouer comme si c’était à chaque fois la première fois, l’impulsion à aimer.

Sujets corrélés
- Quelle est la place de la sexualité dans le couple ? + compte-rendu et carte mentale
- Que peut l'amour (à partir du portrait d'Elise Boghossian, acupunctrice humanitaire) ? + compte-rendu
- L'amour est-il une aliénation ? + compte-rendu
- S'aimer soi-même conduit-il à aimer autrui ? + compte-rendu et carte mentale
- Nouons-nous, quel est le sens de la vie à deux ? + compte-rendu et carte mentale
- Faut-il aimer rarement pour aimer beaucoup ? + compte-rendu)
- Est-il possible de se débarrasser de la jalousie ? (+ compte-rendu et schémas)
- Que dit la sexualité de l'être humain ? (+ Compte-rendu et schémas)
- Avons-nous la philosophie de nos affects ? + compte-rendu et carte mentale
- Faut-il réaliser tous ses fantasmes ? Compte-rendu + schéma
- Amour de soi et amour-propre. Une comparatif entre une approche rousseauiste et une approche moderne.
- Peut-on supporter la séparation ? + compte-rendu et schéma.
- Renonçons-nous trop vite à l'amour ? + Compte-rendu et schéma.
- La relation à l'autre est-elle toujours une relation de pouvoir ? + Compte-rendu.
- Un document synthétique ici (avec schémas)
Dernière édition: il y a 10 mois 1 semaine par René G..
Merci de vous enregistrer pour avoir accès à cette page, ou de contacter l'administration.
  • Page:
  • 1
Modérateurs: admin.cafesphilo.org

Soutenez-nous

Soutenez-nousContribuer à une citoyenneté éclairée. Soutenir les activités philosophiques.
Faire un don

En savoir plus

Nos partenaires

Nos partenairesIls nous soutiennent.
Ils s’engagent et engagent une réflexion éthique sur la citoyenneté.

En savoir plus

Qui sommes-nous ?

Qui sommes-nous ?Des personnes, des philosophes, des militants pour une pensée critique et sereine, libre mais engagée.

En savoir plus