Cafephilos › Forums › Les cafés philo › NOUVEAU, PRATIQUE PHILO A VISEE DE CONNAISSANCE DE SOI. GRENOBLE › Séance n°6. Thématiques abordées : séparation et perte, l’expérience de tout perdre, d’être éjecté de soi.
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11 juin 2026 à 19h41 #8237
Séance n° 6 du dimanche 7 juin
Séparation et perte, l’expérience de tout perdre.Nous étions trois lors de cette rencontre. Les deux participants sont déjà venus à ce café philo, mais ils ne se connaissent pas. Une question centrale a été soulevée : que reste-t-il après la perte ? Qu’elle prenne la forme d’une rupture amoureuse ou d’un deuil (ou encore d’un déménagement), la séparation est une expérience universelle (personne n’y échappe), multidimensionnelle (qui se vit sur plusieurs plans), bien que chacun la vive de manière singulière.
Question : qu’est-ce qui demeure lorsque le lien est rompu ?
Une réponse : l’éprouvé et les pensées.Du lien (les pensées) et de l’expérience (l’éprouvé).
Nous avons distingué deux modes d’activité qui subsistent à la suite d’une perte :
1° Le lien : une relation est entretenue activement, mais dans l’imaginaire, avec l’absent, par des pensées, des écrits, des prières, des rituels et encore par des regrets, des rejets et/ou des émotions confuses. Dans ce second cas, on pâtit davantage de la relation à l’absent que lorsqu’on est actif (par des actes, des écrits, des rituels, des suppliques, etc.)2° L’expérience ou l’éprouvé : c’est l’empreinte qui reste malgré soi, c’est un éprouvé. L’empreinte est persistante, laissée en soi par la perte de la relation. Cette trace continue d’agir intérieurement, comme si elle était dans le corps. Elle est ressentie éventuellement comme si l’éprouvé était dans les viscères ou le sternum, alors même qu’aucun lien conscient, délibéré et volontaire n’est maintenu.
Dans le lien (la relation maintenue dans les activités de sa pensée), il s’agit de préciser de quelle manière la relation est entretenue, de sorte à saisir ce qui se « tisse » du rapport de soi à l’image de l’autre qui, alors, est comme une autre partie de soi. Cette activité est notamment motivée/conditionnée par un socle d’émotions profondes, complexes. Les activités de la pensée sont en lien (plus ou moins direct, plus ou moins consciemment) avec l’éprouvé.

Dans l’éprouvé, il s’agit d’être à l’écoute de ce qui est ressenti, d’en distinguer les âpretés, et de comprendre (saisir intuitivement) ce qu’il exprime. Éventuellement, il s’agit de nommer la qualité des sensations ressenties, de les accueillir et de laisser advenir les images qui peuvent en surgir. Accueillir les soubresauts du corps émotionnel (ce qui n’est pas toujours aisé).
Notre conversation suggère également que la perte (séparation, divorce, deuil) peut agir comme un révélateur : la manière de le vivre met parfois au jour la nature profonde de la relation perdue. Dans tous les cas, il s’agit de savoir ce que l’on fait de soi, ce que l’on fait avec soi (du rapport de soi à soi-même). En somme, « ce que l’on fait avec autrui » dit en partie ce que l’on fait de soi et avec soi. La perte est une sorte de rendez-vous avec soi, mais aussi, avec plus loin que soi.

Questions : en vue de quoi on se dépasse ?
Lorsqu’on se rencontre soi, qu’est-ce que l’on rencontre ?Être éjecté de soi, une phénoménologie
Par rapport à l’expérience, l’éprouvé peut renvoyer ou provoquer une éjection de soi. L’expérience est « violente », puisque le sentiment est celui d’être comme « hors de soi », projeté dans un « néant ». Indépendamment de la qualité de la relation (bonne, conflictuelle, négative, toxique, etc), la brutalité et la soudaineté de la perte peut provoquer ce sentiment d’être expulsé. Cette sensation (dans le cas présent), vécue de manière identique lors d’une séparation amoureuse et lors d’un deuil (ici, celui de sa mère), suggère une structure de réaction personnelle face à la soudaineté de l’événement.
Ps : bien entendu, toute sorte de réaction et d’anéantissement de soi peuvent être éprouvé dans la perte, nous n’évoquons ici que certains aspects de notre échange, et dans ce groupe-ci.Est-ce de l’insécurité ou de l’angoisse ?
Dans cette expérience d’éjection, une ambivalence se dessine dans l’interprétation que nous en faisons. Est-ce de l’insécurité ou de l’angoisse ?
L’insécurité est un degré de perception de soi moins fort, moins excessif que l’angoisse. L’insécurité peut activer un réflexe plus ou moins raisonné d’un mode de survie. Il s’agit d’une sorte hypervigilance et de sauver sa peau par rapport à une situation. On garde encore le contrôle de soi. De son côté, la soudaineté et la violence du sentiment d’être « éjecté » de soi est nettement plus brutal. Il ne fait pas qu’insécuriser, il « actualise » et donne une prégnance nouvelle à l’incertitude fondamentale de l’existence.
En effet, dans ce groupe, nous tenons pour acquis que rien n’est vraiment certain dans la vie. Chacun de nous ayant déjà vécu des pertes, nous savons que rien n’est certain et définitif par rapport à la vie. De fait, le questionnement « existentiel » n’est plus seulement « intellectuel », il n’est pas une simple possibilité ou une donnée statistique. C’est un choc susceptible de provoquer une « angoisse » (une perte de soi, une absence à soi-même – le basculement possible dans une folie ?).
Un processus post-éjection s’enclenche (il est recherché, certainement par automatisme et en raison de l’économie générale de notre équilibre, et la personne en a les moyens). Ce mouvement est perçu comme un retour forcé vers soi-même.
Question : choisit-on de souffrir dans son corps (tension musculaire, somatisation, douleurs viscérales) ou dans sa tête (décompensation – angoisse) ?Notre échange met en lumière plusieurs dimensions de cette expérience :
– le sentiment d’éjection,
– la différence entre le lien que l’on continue d’entretenir activement,
– des intellections qui (éventuellement) protègent de soi ou permettent la prise de distance,
– et l’expérience qui nous transforme, elle est facteur de prise de conscience (d’intégration de soi).En conclusion
Se joue dans l’expérience partagée ce jour, une certaine activité de la conscience (de l’interprétation de la situation et celui possible d’une mémoire corporelle) dans la manière de traverser l’absence (ou le néant) et de se réhabiliter à soi-même, possiblement de se reconstruire ou de se construire autrement…Fin du compte rendu.
Une suite ci-dessous, à propos de la mémoire corporelle.
11 juin 2026 à 19h42 #8238La Mémoire Corporelle et la Question de la Conscience de Soi
Nous avons postulé/admis que le corps possède une « mémoire implicite », qui se façonne dès la naissance, qui enregistre les expériences, les émotions et les traumas sous forme de sensations et de réactions, indépendamment de la conscience intellectuelle. La connaissance de soi est alors définie comme un processus, mais aussi comme un dialogue avec cette mémoire corporelle, la conscience de soi comprend également une perception de cette mémoire.
Un fait paradoxal ?
Le fait de porter en soi des expériences « insupportables » (des traumas du passé) serait paradoxal. L’idée est avancée que ce que l’on porte en soi n’est pas fondamentalement dangereux en soi, puisque nous y avons survécu. Toutefois, outre les questions de honte pour soi et à l’égard d’autrui, il est possible que nous n’ayons pas appris (dans le monde occidental et hyper normé) à vivre ou à intégrer des affects bouleversants.
Le mythe d’Ulysse a été évoqué. Il demande que ses marins l’attachent au mât de son navire pour soutenir le chant des sirènes. Ulysse ne veut pas prendre le risque d’y céder, car qui les entend ne peut y résister. Ce passage illustre la possibilité de traverser une expérience intense sans y succomber, tout en la conscientisant/l’éprouvant pleinement. Pareillement, les pulsions de mort ou les sensations puissantes de dépersonnalisation peuvent submerger la conscience, mais il s’agit de ne pas y céder. Ces expériences peuvent être alors réinterprétées non comme des pathologies ou comme des désirs déstructurés/déstructurant, mais comme une possibilité d’assumer, de vivre ce qui est insoutenable en soi, et de le faire en vue d’un dépassement (d’une initiation ?), d’une expérience de soi.
Question : comment s’accompagne une telle expérience ? Faut-il la faire, l’encourager ou plutôt, s’en protéger ?La Quête Ultime : Que Reste-t-il de Soi dans l’Autre ?
Retour à la question première : que reste-t-il ?
Après la rupture d’une relation intime et très investie, la question se pose : que reste-t-il de « soi » en l’autre ?
Tout ça pour ça ? Comment ai-je compté pour l’autre ?
Dans le cas d’une rupture, la douleur de la perte serait différente et plus supportable si le sentiment était assuré que chacun a compté pour l’autre.Cette interrogation sur la permanence de soi dans l’autre après la fin du lien devient le point névralgique de la réflexion. Cette quête n’est pas une simple curiosité, mais une question existentielle profonde. Les ontologies du « soi » s’y jouent. Dans la perspective pragmatiste post-darwinienne de William James et John Dewey, l’être n’apparaît plus comme une essence immuable, mais comme une continuité en devenir, bien que sur une temporalité plus profonde. Les expériences partagées — amour, éducation, famille, vie sociale — forment alors un héritage vivant, qui se transforme et se prolonge de manière singulière en chacun.
Prendre conscience de ces transformations permet de revisiter la mémoire du passé sans y rester enfermé. Le passé cesse alors d’être seulement subi : il est un substrat vivant/mouvant que l’on peut comprendre, repenser et intégrer autrement. Cette réflexion esquisse ainsi une réponse à la question de ce qui demeure après la perte, tout en ouvrant la possibilité d’un devenir.
Ici, il est toujours difficile de savoir ce qui change ou se transforme :
– soi,
– l’image de soi
– le sentiment de soi (comment on se sent soi-même)
– et nos manières d’être et de nous comporter avec autrui.

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René Guichardan, café philo de Grenoble.
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