Cafephilos › Forums › Les cafés philo › NOUVEAU A GRENOBLE, LE CAFE PHILO-POLITIQUE › Compte rendu séance 1 : L’homme est-il un animal politique ? Tout est-il politique ? Le 17 juin 2026
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2 juillet 2026 à 10h37 #8286
Séance 1, compte rendu philo-polique :
L’homme est-il un animal politique ?
Tout est-il politique ?Nous étions une quinzaine de personnes pour cette première séance. Toutes n’étaient pas également « politisées », loin de là. Par exemple, sous prétexte que « l’homme est un animal politique » (Aristote), l’échange disgressait (trop, à mon sens) vers l’organisation sociale des animaux. Certes, la comparaison des structures sociales animales et humaines a son intérêt, notamment dans un café philo classique, mais moins dans un café philo-politique. En effet, les êtres humains sont les seuls à établir des constitutions, des cadres de loi, des religions et des sciences. Il semble que ce soit au niveau de ces enjeux-là qu’il faille comparer les sociétés humaines entre elles, et moins à celui de l’organisation des sociétés animales, non réflexives et beaucoup plus stables entre elles sur le fil du temps.
Un panorama de la séance pour les plus pressés :
L’homme, considéré comme animal politique, ouvre sur une question à large spectre :
– L’animalité est entendue dans l’imaginaire commun comme la férocité et l’obéissance à un instinct indomptable et proprement sauvage. Le versant politique, de son côté, ne reflèterait que l’animalité brute de l’être humain en prise avec les luttes de pouvoir et de domination que nous lui connaissons bien, et dont le politique nous offre chaque jour un pitoyable spectacle.
> Tout, dans l’homme est-il alors autant animal que politique ?
La question est à prendre au sérieux depuis que Machiavel (XIVe) et Thomas Hobbes XVe) justifient, au nom de la République, l’autoritarisme et un usage « absolu » (figure mythologique du Léviathan) de la violence pour conserver l’État en ordre. De leur point de vue, se maintenir au pouvoir et maintenir le fonctionnement de l’État prime sur l’autodestruction et le chaos dans lequel l’entraineraient les foules et les passions du bas-monde. Témoins en leur temps des guerres de religions et de la transformation des provinces féodales en royaumes souverains, Machiavel et Thomas Hobbes estimaient que seule une violence absolue (le Léviathan se substitue à Dieu) devait protéger l’État des incivilités, des guerres sans fin et de la bestialité humaine.
On opposera à Machiavel et à Hobbes, Spinoza (XVIe), Rousseau (XVIIIe) et Kant (XVIIIe) pour lesquels, l’homme ne se réduit pas à son animalité : sa liberté est irrépressible, il est réflexif, empathique, il est donc mu par une éthique qui l’élève au-dessus de l’animalité. L’homme est le seul animal qui peut penser les conditions de sa liberté. C’est à partir de ces valeurs de fond (sensible et libre) et de cet équilibre (justice-éthique contre terreur et menace) que l’homme peut délibérer et concevoir les contrats (les constitutions) par lesquels il se gouverne.

Revenons à la citation d’Aristote :
Que l’homme soit un animal politique à un plus haut degré qu’une abeille quelconque ou tout autre animal vivant à l’état grégaire, cela est évident. La nature, en effet, selon nous, ne fait rien en vain; et l’homme, seul de tous les animaux, possède la parole. Or, tandis que la voix ne sert qu’à indiquer la joie et la peine, et appartient pour ce motif aux autres animaux également (car leur nature va jusqu’à éprouver les sensations de plaisir et de douleur, et à se les signifier les uns aux autres), le discours (logos) sert à exprimer l’utile et le nuisible, et, par suite aussi, le juste et l’injuste: car c’est le caractère propre de l’homme par rapport aux autres animaux d’être le seul à avoir le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et des autres notions morales, et c’est la communauté de ces sentiments qui engendre famille et cité.
Aristote, La politique, I, 2, 1253aRemarquons que, comme l’animal : l’homme est grégaire (vit en groupe), il exprime de la joie, des plaisirs, des colères (de la rage), de la peine et des douleurs. Autrement dit, l’animal comme l’homme est « motivé », il s’exprime et s’oriente selon des plaisirs et des déplaisirs. Toutefois, à la différence de l’animal, Aristote souligne que l’homme possède la parole, qu’elle lui permet d’exprimer son discernement, et c’est le caractère propre de l’homme que d’avoir le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et des autres notions morales. De là, selon Aristote, « c’est la communauté de ces sentiments qui engendre famille et cité ». Remarquons que dans cette expression, Aristote articule entre eux les affects et l’intellect.
Certes, depuis Darwin, nous savons que la nature ne poursuit pas une fin « téléologique » (la nature n’est pas douée d’une volonté déterminée) et on ne peut plus être essentialiste quant aux causes qui distinguent l’homme de l’animal. A ces arguments s’ajoute la diversité des civilisations et des sociétés humaines qui nous invitent à considérer la créativité, l’imagination et la liberté par lesquelles nous concevons la polis (la cité en grec). Il convient toutefois de distinguer la politique du politique-politicien.Les Grecs avaient trois manières de parler du politique (une référence ici) :
– La Politeia : qui correspond à la Constitution et à la « chose commune » (res publica), c’est-à-dire ce en quoi les sociétés se reconnaissent par le commun qui les unit en un peuple et sur un territoire. (Pour les tribus premières, avant l’émergence des cités-États en Sumer, les territoires appartiennent à des esprits).
– Le Politikos : qui se rapporte à l’administration de la cité-État (ou de l’empire)
– La Politique : qui désigne la praxis de la politique, c’est-à-dire l’art politique ou les réflexions, les cadres, les règles, l’éthique par lesquelles l’homme fait société.La politique se distingue donc clairement du « politique » entendu comme l’individu politicien : celui qui s’approprie le pouvoir du peuple, l’utilise à son profit, en abuse et finit par le retourner contre le peuple et contre l’intérêt général. Platon et Aristote avaient déjà pensé les formes de corruption des gouvernements. Ainsi, la royauté peut dégénérer en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie, et la république en populocratie — ou démocratie dévoyée. https://revue-democratie.org/la-politique-daristote/
Tout est-il politique ?
C’est la question qui nous a occupé. Elle revient à interroger les limites entre la sphère privée et le domaine public. Jusqu’où le politique peut-il s’affranchir de cette limite et intervenir dans la vie privée ?
· L’éducation : Il détermine l’éducation, les contenus programmes (dont ceux de l’histoire), les critères du mérite qui conduisent à l’élitisme. Le système éducatif doit-il être élitiste ? Il s’agit bien d’une question politique que de l’organiser ainsi.
· Les mœurs : jusqu’où l’État peut-il se prononcer sur le mariage pour tous, l’euthanasie ou le droit à l’avortement ? Sommes-nous certains que ces questions doivent relever du politique (et non d’une conscience personnelle, intime, propre à chacun, en un mot, d’une liberté individuelle) ?
· La justice : L’État intervient dans la nomination des préfets, des procureurs et dans la promotion des magistrats. Qu’en est-il de la séparation des pouvoirs chère à Montesquieu ? En tant que citoyens, ne devons-nous pas avoir un regard sur cette séparation ? Ne devons-nous pas contrôler le politique, afin d’apprendre à penser la politique ?
· L’économie : L’état décide de la redistribution de l’impôt, de sa collecte, des aides à allouer aux foyers ou aux entreprises, du financement des services publics et de leur privatisation. Jusqu’où une société peut-elle contenir les inégalités sociales qu’elle génère nécessairement par l’inertie des institutions, sans qu’elle ne retourne ses frustrations et sa violence contre ces mêmes institutions et contre ses élites ?Ces questions sont politiques et citoyennes. On observe ainsi que la frontière entre le privé et le public est mouvante, elle se travaille factuellement par les lignes psycho-sociologiques qu’elle départage entre soi et autrui. Il n’existe pas de réponse unique à notre question d’où l’idée que le citoyen est impliqué par la question du politique. Les débats autour de cette question prédéfinit et structure la liberté du citoyen, son sentiment d’être et d’appartenance à la société. Ne pas se sentir concerné relève souvent d’une abandon, d’un retrait ou d’un repli sur soi, souvent justifié par le spectacle dégradant que font les politiques de la politique.
Implication subjective et objective de nos choix
Certains participants soutiennent que des actes privés — éduquer ses enfants, choisir la voiture plutôt que le tramway, ou encore consommer de l’eau sous la douche — peuvent être considérés comme politiques, parce que ces activités ont des conséquences sur la société et l’environnement.
Pour avancer dans cette question, il convient de distinguer d’une part, le degré de conscience qu’implique nos choix (rapport à la subjectivité) et, d’autre part, les conséquences effectives qu’elles entrainent (rapport à l’objectivité).
Par exemple, sur le plan objectif, les usages de l’eau par l’industrie, les institutions ou les particuliers ne sont pas comparable entre eux. Ils n’impliquent pas les mêmes degrés de responsabilité en ce qu’ils n’entrainent pas les mêmes conséquences.Sur le plan subjectif, le degré de conscience du sujet ainsi que son « intention » compte.
Je peux devenir « vegan » pour dénoncer l’exploitation animale, tout en reléguant au second plan, le rapport à ma santé personnelle. Ou inversement, je peux me convaincre des bienfaits du véganisme pour ma santé, et voir ma motivation se renforcer et mesurant l’implications de mes choix sur un plan politique, économique et industriel.
Enfin, observons que l’Etat fait peser sur les individus la charge de ce qui lui revient : le climat s’améliora grâce au tri des déchets (et non par la remise en cause du système consumériste, de la mondialisation, en repensant une meilleure coordination des infrastructures, du circuit des marchandises), tandis qu’il promeut les méga-bassines et voit en chaque militant écologique, un potentiel écoterroriste sur qui il déploie une police ultraviolente.
Ainsi, affirmer que « tout est politique » peut devenir abusif et injuste si cette formule revient à placer tous les usages et toutes les responsabilités sur le même plan. Pour autant, il y a du social et du politique dans chacun de nos actes et de nos choix. En dépit du fait, mais c’est une autre question, que nous ne pouvons être attentif à tous les niveaux de notre être et agir sur tous les plans à la fois.Tout n’est pas politique, mais tout peut être politisé
Même si tout n’est pas politique par nature, tout peut le devenir. Un acte privé acquiert une portée politique dès lors qu’il entre dans le débat public, remet en cause une norme établie et met en lumière un enjeu collectif. Ainsi, le mariage pour tous, l’euthanasie, l’avortement, la vaccination ou l’éducation deviennent des questions politiciennes lorsqu’elles sont imposées d’en haut. Elles prennent au contraire une dimension citoyenne et politique lorsqu’elles naissent d’initiatives collectives, indépendantes, de délibérations croisées, plurielles et expriment une sensibilité, une conscience de soi et d’autrui, et qu’elles se trouvent motivées par un souci du vivre-ensemble.
Pour conclure : le bien commun et l’intérêt général au cœur de l’action politique
Le bien commun constitue à la fois le fondement et la finalité de l’action politique. Le penser, le définir et l’organiser revient à construire un intérêt général, qui donne au politique son sens social partagé, et dans lequel chacun peut se reconnaître. Lorsque le pouvoir politique détourne ses prérogatives à des fins personnelles — par corruption, ambition ou intérêt particulier — il dévoie la politique, en ce qu’elle a d’essentiel : construire le commun, servir l’intérêt général et offrir à l’être humain la possibilité d’un horizon qui le transcende (qui vise plus loin que la somme de ses intérêts).
Merci pour votre attention.
Soyez les bienvenus pour réagir à ce compte-rendu ou pour rédiger ce que vous retenez de notre échange si vous y avez participé. Merci à vous.————————————-
René Guichardan, café philo de Grenoble.
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> Agenda Google où sont postés nos activités cafés philo (vous pouvez vous abonner à cet agenda.)2 juillet 2026 à 23h32 #8295Bonjour à toutes et tous,
vous trouverez en pièce jointe mon compte rendu de ce premier Café Philo-Politique.
Mon travail est différent mais complémentaire à celui de René.
Merci encore pour votre participation et bonne lecture à vous.
Compte-Rendu Café Philo Politique N°1
L’héritage de la Grèce antique occupe une place décisive dans la formation de la pensée politique
occidentale. À travers le modèle de la Polis, c’est-à-dire de la Cité, se dessine une conception du
pouvoir fondée sur l’organisation collective de la vie commune et sur la définition du rôle de
citoyen. La démocratie athénienne s’est ainsi construite autour de trois principes qui, loin d’être
de simples notions institutionnelles, expriment une exigence politique radicale : faire du peuple
un acteur légitime de la décision publique.– Isonomia : Egalité civique
– Parrhèsia : Franc-parler ; courage de dire le vrai
– Isêgoria : Egalité du droit à la prise de paroleToutefois, cet héritage démocratique demeure traversé par une tension essentielle. D’un côté, il
affirme la possibilité pour les citoyens de participer à la définition du juste ; de l’autre, il suscite
très tôt une méfiance philosophique à l’égard du jugement collectif. C’est précisément cette
contradiction que permet d’examiner la pensée platonicienne, notamment dans l’une de ses
œuvres majeures, « Politeia », terme signifiant littéralement « la chose publique » (latin : Res
Publica) ou « la constitution », mais plus couramment traduit par « La République ».
Dans cette œuvre, l’allégorie de la Caverne ne constitue pas seulement une image destinée à
illustrer l’accès difficile à la vérité ; elle engage aussi une critique profonde de la démocratie. En
affirmant que seuls certains esprits peuvent s’arracher au monde des apparences pour contempler
la vérité, Platon déplace la source de la légitimité politique : celle-ci ne réside plus dans la
participation du plus grand nombre, référence familière aux Athéniens du Ve siècle avant notre ère (1), mais dans la connaissance supposée supérieure d’une Elite. Dès lors, la figure du philosophe-roi apparaît comme l’expression d’un idéal aristocratique du pouvoir, où gouverner revient moins à représenter le peuple qu’à le conduire malgré lui. La pensée platonicienne révèle ainsi une critique décisive de la souveraineté populaire : elle suppose que le peuple, livré à l’opinion et aux apparences, ne pourrait accéder seul au bien, au beau et au juste.Or, cette idée d’acrasie (acrasia), entendue comme « impuissance du peuple à se gouverner lui même », ne peut être acceptée sans examen critique. En faisant de l’ignorance populaire un
argument en faveur du gouvernement des meilleurs, elle risque de transformer une exigence de
vérité en justification de la domination politique. L’histoire moderne conteste précisément cette
prétention, en particulier à partir de la séquence révolutionnaire ouverte à la fin du XVIIe
siècle par la « Glorieuse Révolution » anglaise de 1688-1689. Si cette rupture marque un moment
décisif dans la limitation du pouvoir monarchique, elle annonce surtout une remise en cause plus
profonde de l’idée selon laquelle le peuple devrait demeurer sous la tutelle d’une élite chargée de
penser et de décider à sa place. Dans cette perspective, les révoltes et révolutions qui se
succèdent en Europe jusqu’à la Grande Révolution Française de 1789, témoignent d’un
déplacement majeur : la capacité politique du peuple n’apparaît plus comme une menace pour
l’ordre établi, mais comme le principe même d’une souveraineté renouvelée.Dès la fin du XVIIIe siècle, la question de la démocratie athénienne ressurgit avec force: au
moment même où la souveraineté populaire devient un principe revendiqué, cet élan de volonté
démocratique, basée non pas uniquement sur le vote mais bien sur la délibération, demeure
suspecte aux yeux de nombreux penseurs politiques de l’époque. C’est dans ce contexte que la
représentation politique est présentée comme une solution à la fois pratique et idéologique : elle
permet d’affirmer le principe du pouvoir populaire tout en maintenant l’idée que le peuple doit
être médiatisé par des représentants jugés plus capables de délibérer et de décider. L’Abbé
Sieyès, figure majeure du Tiers dans l’Assemblée Constituante, illustre clairement cette position
lorsqu’il affirme :« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux mêmes la loi :
ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la
France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. »« Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait
l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »— Abbé Sieyès – Discours du 7 septembre 1789 (2)
Cette logique ne se limite pas au contexte français. Dans les années 1770-1780, les débats
constitutionnels américains formulent une justification comparable du gouvernement
représentatif. La création de la Chambre des Représentants en 1789 s’inscrit dans cette même
méfiance à l’égard d’une expression immédiate de la volonté populaire. Chez James Madison,
futur président des États-Unis, la représentation n’est pas seulement conçue comme une nécessité
institutionnelle liée à la taille du territoire ; elle devient aussi un moyen de filtrer, de rationaliser
et, d’une certaine manière, de corriger la volonté populaire:« Les notables sont des représentants dont l’intelligence permet de discerner au mieux les vrais
intérêts du pays. ».« Il se peut fort bien se produire que la volonté publique formulée par les représentants du
peuple, s’accorde mieux avec le bien public que si elle était formulée par le peuple lui-même. ».Ainsi, de Platon à Sieyès puis Madison, une même question traverse l’histoire de la pensée
politique : le peuple peut-il être pleinement souverain sans être jugé incapable d’exercer lui même cette souveraineté ? La représentation apparaît alors comme une réponse ambiguë. Elle
permet d’institutionnaliser le pouvoir du peuple, mais elle reconduit aussi, sous une forme
moderne, l’ancienne méfiance envers son jugement. C’est précisément cette ambiguïté qui
nourrit la critique démocratique moderne : au nom de l’efficacité, de la raison ou de la
compétence, le gouvernement représentatif risque toujours de transformer la souveraineté
populaire en souveraineté déléguée, voire confisquée.Ce risque de dévoiement de la démocratie peut d’ailleurs faire écho à ce que la tradition a
nommé l’anacyclose, c’est-à-dire la théorie du cycle de corruption des régimes politiques. Chez
Platon, notamment au livre VIII de La République, les formes de gouvernement sont pensées
comme des structures métastables : elles portent en elles la possibilité de leur propre dégradation.
Ainsi, l’aristocratie fondée sur la sagesse peut se transformer en timocratie, puis en oligarchie ;
celle-ci, en suscitant le rejet de la domination des riches, ouvre la voie à la démocratie. Mais la
démocratie elle-même, lorsqu’elle absolutise la liberté et refuse toute forme de hiérarchie
rationnelle, risque selon Platon de se renverser en son contraire : la tyrannie.L’intérêt de cette analyse est qu’elle permet de comprendre la critique platonicienne non comme
un simple rejet moral du peuple, mais comme une théorie de l’instabilité politique. Pour Platon,
une démocratie qui confond égalité et absence de mesure laisse proliférer les désirs particuliers,
les discours démagogiques et les intérêts contradictoires. Le peuple, croyant exercer librement sa
souveraineté, peut alors devenir vulnérable à celui qui prétend parler en son nom et satisfaire
immédiatement ses passions.La tyrannie ne surgit donc pas nécessairement contre la démocratie : elle peut apparaître comme
l’un de ses produits internes, lorsque la liberté démocratique cesse d’être ordonnée par la raison
et par la recherche du bien commun.Cependant, cette lecture doit elle-même être interrogée. En faisant de la démocratie une étape
possible vers la tyrannie, Platon met en évidence un danger réel : la souveraineté populaire peut
être captée par la démagogie lorsqu’elle n’est plus accompagnée d’exigences de délibération,
d’éducation politique et de recherche du vrai. Mais son diagnostic demeure aussi profondément
aristocratique, puisqu’il tend à faire de l’incapacité du peuple le principe explicatif de la crise
démocratique. Dès lors, la critique moderne de la représentation doit tenir ensemble ces deux
dimensions : reconnaître que la démocratie peut être dévoyée de l’intérieur, sans pour autant
conclure que le peuple serait par nature inapte à se gouverner lui-même.Aristote, quant à lui, propose une analyse plus empirique et moins radicalement aristocratique
que celle de Platon. S’il s’intéresse lui aussi à la dégénération des régimes, notamment dans « La
Politique », il ne pense pas cette corruption comme le simple effet d’une incapacité naturelle du
peuple. Sa démarche consiste plutôt à classer les constitutions selon deux critères : le nombre de
gouvernants et la finalité du pouvoir exercé. Ainsi, un régime est juste lorsqu’il vise l’intérêt
commun ; il devient déviant lorsqu’il sert l’intérêt particulier de ceux qui gouvernent.Dans cette perspective, la royauté peut dégénérer en tyrannie lorsque le pouvoir d’un seul se met
au service de son intérêt propre ; l’aristocratie peut se corrompre en oligarchie lorsque les
meilleurs sont remplacés par les plus riches ; enfin, la politie, c’est-à-dire le gouvernement du
grand nombre orienté vers le bien commun, peut se dégrader en démocratie au sens péjoratif
qu’Aristote donne parfois à ce terme, lorsque la majorité gouverne principalement pour son
avantage particulier. La dégénération politique ne tient donc pas d’abord au fait que le peuple
gouverne, mais au fait que tout pouvoir, qu’il soit exercé par un seul, par quelques-uns ou par le
plus grand nombre, peut se détourner du bien commun.Là où Platon tend à opposer l’opinion du peuple à la connaissance du philosophe, Aristote
déplace le problème vers les conditions concrètes de stabilité et de justice d’un régime. Il ne
s’agit pas seulement de savoir qui gouverne, mais de déterminer au nom de quoi et dans l’intérêt
de qui le pouvoir est exercé. Dès lors, la démocratie n’est pas condamnée en tant que telle : elle
devient problématique lorsqu’elle cesse d’être ordonnée par la loi, la mesure et la recherche de
l’intérêt général. L’analyse aristotélicienne permet ainsi de complexifier la critique de la
souveraineté populaire : le danger ne réside pas nécessairement dans le peuple lui-même, mais
dans la possibilité que toute forme de pouvoir se transforme en domination lorsqu’elle
abandonne le bien commun.Cette réflexion conduit à un autre problème : le peuple peut être éloigné de la politique non parce
qu’il serait incapable de gouverner, mais parce que le pouvoir est organisé de manière à lui
échapper. La représentation, d’abord présentée comme un moyen d’exprimer la souveraineté
populaire, peut ainsi devenir une forme de dépossession. Lorsque les décisions sont prises par
des professionnels de la politique ou par des experts, le peuple reste officiellement souverain,
mais il participe de moins en moins réellement au pouvoir.Le détournement du peuple de la politique ne se fait donc pas toujours par une exclusion directe.
Il peut se faire plus insidieusement, lorsque la citoyenneté se réduit au vote simple, lorsque les
représentants décident durablement à la place des citoyens, ou lorsque l’on présente les affaires
publiques comme trop complexes pour être discutées par tous. Dans ce cas, la souveraineté
populaire reste affirmée en théorie, mais elle perd une grande partie de sa réalité.
C’est précisément ce risque qu’Alexis de Tocqueville analyse dans son œuvre majeure, De la
démocratie en Amérique. Il ne craint pas seulement que la démocratie soit menacée par un
pouvoir extérieur ou par une tyrannie brutale ; il redoute aussi qu’elle s’affaiblisse de l’intérieur,
par le retrait progressif des citoyens hors de la vie publique. Lorsque les individus se replient sur
leurs intérêts privés, leurs activités personnelles et la recherche de leur bien-être dans un cadre de
prospérité économique, sociale et une paix durable , ils finissent par se désintéresser de la chose
publique. La démocratie peut alors perdre sa vitalité politique non par suppression explicite de la
liberté, mais par indifférence civique : le peuple demeure souverain en droit, mais cesse peu à
peu d’exercer réellement sa souveraineté.La questions que nous sommes alors en droit nous poser et qui a été évoquée lors de notre
discussion est : cette dépolitisation est-elle organisée par les pouvoirs en place ?
Le niveau de politisation d’une population dépend souvent du degré de conscience critique et de
connaissances partagées dont elle dispose. De Gramsci à Adorno et Horkheimer, plusieurs
penseurs ont montré que la domination politique ne repose pas seulement sur la contrainte
directe, mais aussi sur la production du consentement. Chez Gramsci, l’hégémonie culturelle
désigne précisément la capacité des groupes dominants à imposer leurs valeurs, leurs
représentations et leur vision du monde comme si elles étaient naturelles. Adorno et Horkheimer
prolongent cette analyse en montrant, à travers la notion d’industrie culturelle, comment les
médias, la radio, la presse, la télévision ou encore le cinéma peuvent uniformiser les esprits,
détourner l’attention des enjeux politiques et transformer les citoyens en consommateurs passifs.
Dès lors, la dépolitisation ne peut pas être comprise seulement comme un désintérêt spontané du
peuple : elle peut aussi résulter d’un ensemble de dispositifs culturels et médiatiques qui
orientent les consciences et limitent la capacité critique des citoyens. La dépolitisation prend
alors un visage purement politique.À travers la concentration des médias entre les mains d’acteurs économiques et politiques
puissants, on peut observer, depuis plusieurs décennies, une tendance à l’homogénéisation de la
pensée devenant ainsi pensée dominante. Les discours véritablement alternatifs disposent d’une
visibilité de plus en plus réduite, tandis que les critiques radicales de l’ordre établi sont souvent
disqualifiées, marginalisées ou présentées comme illégitimes. Cette dynamique contribue à
limiter l’espace du débat public : au lieu de favoriser la confrontation des idées, certains médias
peuvent participer à la reproduction d’un consensus favorable aux intérêts dominants. C’est
précisément ce mécanisme que met en lumière le documentaire Les Nouveaux Chiens de garde (4)
, qui montre comment une partie du champ médiatique peut fonctionner comme un relais de la
pensée dominante plutôt que comme un contre-pouvoir démocratique.Cette évolution prolonge donc la question de la dépolitisation en la déplaçant vers les conditions
actuelles de formation de l’opinion. Il ne s’agit plus seulement de savoir si les médias
traditionnels orientent les représentations collectives, mais de comprendre comment les
dispositifs numériques organisent désormais l’accès à l’information, la visibilité des discours et
la disponibilité même de l’attention citoyenne.Depuis les années 1990, l’essor des technologies informatiques puis numériques a fait entrer les
sociétés contemporaines dans une économie de l’attention, où la captation du temps disponible
devient un enjeu central. Patrick Le Lay, PDG de TF1de 1988 à 2008, l’expliquait en ces termes :
« Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible » (5).Le capitalisme financiarisé et computationnel ne se contente donc plus de produire des biens ou des
services : il organise aussi les conditions de visibilité, de circulation et de hiérarchisation de
l’information. Il en résulte une nouvelle forme d’ingénierie sociale, fondée sur les données, les
algorithmes et la personnalisation des contenus. À cette transformation s’ajoute une mutation
anthropologique majeure : depuis 2008, la population mondiale vit majoritairement en ville.Cette urbanisation croissante, combinée à l’ultra-connectivité numérique, intensifie et questionne
la gestion de ces nouvelles réticularités et repousse encore les limites de l’espace et du temps à
l’échelle des interactions humaines. Alors que notre cerveau « archaïque » transmet l’information
nerveuse à une vitesse d’environ 50 mètres par seconde, les réseaux de fibre optique la font
circuler à près de 200 millions de mètres par seconde, soit environ 4 millions de fois plus vite.
C’est à travers de tels écarts d’échelle que se révèle l’importance décisive des conditions
techniques de traitement, de circulation et de diffusion de l’information.Dans ce contexte d’organisation algorithmique dans lequel la donnée devient un nouvel étalon,
se réapproprier le fait politique suppose d’abord de prendre distance avec les nouvelles
injonctions rationnalisées qui orientent nos comportements, nos choix et jusqu’à nos manières de
penser. Les dispositifs numériques, parce qu’ils prolongent nos capacités sous la forme de
prothèses artificielles — ce que l’on peut comprendre à travers le processus d’exosomatisation
introduit par Alfred Lotka — ne se contentent pas d’augmenter l’action humaine : ils tendent
aussi à l’automatiser. Cette automatisation concerne nos gestes, nos savoirs, nos savoir-faire,
mais également notre langage. Or, si la capacité de juger politiquement dépend de la possibilité
de délibérer, de comparer les arguments et de nommer correctement les rapports de pouvoir,
alors toute automatisation du jugement constitue un danger démocratique majeur. Il devient donc
nécessaire de remettre en question, non seulement les infrastructures techniques qui organisent
notre rapport au monde, mais aussi les institutions politiques qui prétendent encore représenter la
souveraineté populaire tout en la tenant souvent à distance. Le principe même de représentativité
doit ainsi être replacé dans une perspective critique : il ne suffit pas que le peuple soit représenté
pour qu’il gouverne réellement. La dépossession politique peut également passer elle aussi par le
langage. Ce que George Orwell nommait la « novlangue » ou « néoparle » dans 1984, démontre
comment la purge en substance des mots peut réduire la capacité de penser et de contester, donc
de panser (prendre soin). À cet égard, l’expression « démocratie participative » révèle une
ambiguïté significative : si la démocratie désigne déjà le pouvoir du peuple, c’est-à-dire sa
participation directe à la décision collective, alors l’ajout de l’adjectif « participative » apparaît
comme un pléonasme révélateur.Il suggère qu’une démocratie pourrait ne pas être participative, comme si la participation
devenait un supplément accordé ponctuellement aux citoyens, plutôt que le cœur même du
régime démocratique. Une démocratie réelle ne peut donc se réduire à la consultation, au vote
intermittent ou à la délégation durable du pouvoir ; elle suppose des formes effectives de
participation, de délibération et de décision collective. C’est ce que rappelle l’exemple de
l’Athènes antique, où, pendant près d’un siècle, plusieurs milliers de citoyens — environ six à
dix mille selon les moments — pouvaient se réunir sur la Pnyx afin de débattre et de décider des
affaires communes. Cet exemple ne peut évidemment pas être transposé stricto-sensu aux
sociétés contemporaines, car à bien des égards la démocratie athénienne, loin d’être parfaite,
rappelle une exigence fondamentale : la souveraineté populaire n’a de sens que si le peuple
dispose réellement des moyens institutionnels, culturels et techniques d’exercer son pouvoir.En péroraison, la question démocratique ne peut donc se réduire au seul choix entre
représentation et participation directe. Elle engage plus profondément les conditions dans
lesquelles un peuple peut se reconnaître comme sujet politique, c’est-à-dire comme capable de
comprendre, de discuter et de transformer les formes de pouvoir qui organisent son existence
collective. De Platon à Aristote, de Sieyès à Madison, de Tocqueville aux critiques modernes des
médias et des dispositifs numériques, une même tension demeure : la souveraineté populaire est
proclamée comme principe, mais elle peut être limitée, filtrée, captée ou neutralisée par des
institutions, des discours et des techniques qui prétendent parfois agir en son nom. C’est
pourquoi la formule souvent attribuée à Machiavel — « Si tout n’est pas politique, la politique
s’occupe de tout » — prend ici tout son sens. Elle rappelle que la politique ne se confond pas
avec l’ensemble de la vie humaine, mais qu’aucun domaine de la vie collective ne lui est
totalement extérieur, dès lors qu’il met en jeu des rapports de pouvoirs, des formes de
dépendances, de choix techniques, économiques ou symboliques. Ainsi, se réapproprier la
politique ne signifie pas politiser artificiellement toute chose, mais reconnaître que les conditions
de l’attention, du langage, de l’information, de la représentation et de la décision déterminent
concrètement la possibilité même de la liberté démocratique. Une démocratie vivante suppose
donc que le peuple ne soit pas seulement consulté ou représenté, mais qu’il détienne
concrètement les moyens de participer, de délibérer et d’agir sur ce qui, directement ou
indirectement, façonne ce que nous devons trouver, créer et protéger comme bien commun.Allan.
Références :
1. « Athènes, l’autre démocratie – Vème siècle avant J-C » – Christophe Pébarthe (p.247)
2. Archives parlementaires de 1787 à 1860 ; 8-17, 19, 21-33. Assemblée nationale constituante
du 5 mai 1789 au 15 septembre 1789
3. « Principes du gouvernement représentatif », Bernard Manin, 1995, Introduction, Champs
Flammarion, 1996, p. 11-14.
4. Les Nouveaux Chiens de garde, documentaire réalisé par G. Balbastre et Y. Kergoat, 2012.
5. Temps de cerveau disponible – Patrick Le Lay -
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