Cafephilos › Forums › Les cafés philo › NOUVEAU, PRATIQUE PHILO A VISEE DE CONNAISSANCE DE SOI. GRENOBLE › Séance 11 : Sha ne retrouve plus ses mots, pourtant ils sont en elle, ainsi que l’énergie de vie qui les soutient.
- Ce sujet contient 0 réponse, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par René, le il y a 6 jours et 7 heures.
-
AuteurMessages
-
27 octobre 2026 à 14h15 #8482
Séance 11
Compte rendu de consultation avec Cha (pseudonyme)
Sha ne retrouve plus ses mots, pourtant ils sont en elle, ainsi que l’énergie de vie qui les soutient.
Cha (la consultante) se présente, selon ses dires, avec une « difficulté » à trouver les mots pour s’exprimer. Or, elle se trouve paradoxalement dans une situation où, face à moi (René, le consulté), il lui faut trouver ses mots…
De mon côté, il convient que Cha se sente à l’aise puisque, précisément, dans une consultation philo, la parole doit être libre, autrement dit, portée par une liberté. Je dirais : portée par une liberté qui dicte à la parole le chant (la vie) qui l’anime.
C’est donc assez rapidement que nous nous approchons de certaines zones qui se présentent comme des points aveugles, voire des zones de fuite. Elles semblent détourner le verbe de Cha et son élocution, détourner son dire de la possibilité de son expression. Mais depuis quand ? Quand les mots ont-ils commencé à manquer à Cha ? Quel événement ou quelle situation est à l’origine de cette difficulté ?
=> Quelles sont les causes que Cha aurait pu identifier ? En garde-t-elle encore le souvenir ? Les réponses à ces questions ne se laissent pas facilement saisir.Ce que l’on sait sans le savoir.
Pourtant, Cha connaît la réponse. Elle le sait dans son corps, dans ses émotions. Elle le sait dans la « puissance » et l’intensité qui l’animent… C’est ce savoir qu’il lui faut précisément faire sien en le révélant à elle-même et à son interlocuteur (le consulté ou un autre – note 1).
=> Note 1 : les conditions de la révélation de sa parole et/ou de son dire dépendent de nombreuses variantes. (Voir la définition de la vertu d’Aristote, en bas de page.)De toute évidence, Cha sait ce qu’elle vit par le « corps » et par ses émotions, c’est-à-dire par des tensions « formidables » qui l’animent, qui s’animent en elle. Mais comment le sait-elle ?
=> Note 2 – Être animé et s’animer se distinguent : si le corps et mes émotions m’animent, cela signifie que j’en fais quelque chose ; je suis sujet de moi-même. En revanche, si je suis « animé » par mon corps et mes émotions, cela signifie qu’ils agissent en moi sans que je sache ce qu’ils font ; je pâtis de mon corps et de mes émotions. La distinction est importante : soit je suis « positivement actif » et, ainsi, plus enclin à la joie (Spinoza), soit mes émotions et les ressentis de mon corps s’imposent à moi ; alors, je les subis et suis sur un mode passif.
=> Note 3 – Les émotions sont dans le corps et elles s’étagent sur différents registres de profondeur et différentes structures neuronales. Il y a celles que l’on sent, et il y a celles qui agissent avant même que l’on n’ait pu les « ressentir ».
=> Précisons-le : derrière ces effets de structure précités se pose toute la question de l’acceptation des émotions qui nous habitent et celle de leur interprétation, c’est-à-dire du sens qu’elles ont pour soi et pour autrui. Mais nous n’en sommes pas là pour l’instant.Pour revenir à Cha et à l’immédiateté de ce qui se vit en elle, des questions se posent : jusqu’où sait-elle par elle-même, je veux dire, par sa propre conscience, ce qui l’anime ? Précisons les questions qui se posent ici :
– Cha le sait-elle ou préfère-t-elle, pour l’instant, ne pas trop se l’avouer ?
– Est-ce à l’interlocuteur (moi ou un-e autre) qu’elle n’ose se révéler ?
– Est-ce à elle-même qu’elle ne peut se révéler ?
– Est-ce l’émotion dans le corps qui est trop profonde pour trouver une expression par les mots ?
=> De quelle nature est la « mémoire » qui se maintient captive dans le corps et les émotions de Cha ? Car les émotions sont des formes de mémoire enclose dans le corps.Il s’agit là de questions authentiques et cruciales pour Cha. Authentiques, car les réponses que produira Cha la bouleverseront ; cruciales, car l’évitement des questions nous invitera à explorer autrement les possibilités de son expression.
=> La problématique à laquelle nous avons affaire est d’ordre existentiel et épistémique : faut-il faire parler l’indicible en soi, tenter de l’explorer ou faut-il seulement s’y adapter ? Il y aurait un paradoxe à faire parler l’indicible en soi sans trouver les moyens de « l’approcher ». Ce paradoxe se heurte au fait que l’indicible existe pour sa propre raison (économie et préservation du sentiment de soi) et par ses propres moyens (neuroscience et relative autonomie des systèmes sympathiques et parasympathiques). C’est comme si l’indicible, par la complexion existentielle et neurologique qui le structure, était « cause de lui-même ». Nous serions ainsi toujours à distance de nous-mêmes (des émotions en soi et des structures par lesquelles l’ensemble investit le vivant – le physiologique).
Schématiquement, cela peut se présenter comme suit :

Approchons-nous d’un fait :
Cha se souvient d’un mutisme qui s’est étendu sur toute une année durant son enfance, mutisme à la suite duquel Cha a dû réapprendre à parler… De quelle nature était cette tension ? Comment se maintient-elle en Cha aujourd’hui ? Voici un moment où Cha perd le fil de sa pensée au cours de notre entretien : alors qu’elle explique sa stratégie pour parler en public, elle dit se représenter l’audience comme un « flou » pour être moins intimidée, puis elle s’interrompt soudainement dans notre échange. Elle perd en fait le fil de sa pensée (ou de ses mots ?).
=> Note 4 : nous considérons qu’il existe une « pensée » indépendante des « mots ».Seconde situation. Alors qu’elle tente d’expliquer l’idée selon laquelle son corps exprime ses émotions plus intensément que ses paroles, d’un seul coup, c’est le silence : les mots se sont envolés hors de sa pensée. Elle s’excuse alors de s’être perdue entre ce qu’elle voulait dire et les mots qui lui manquent maintenant.
Note 5 : le corps s’exprime = tremblements, tensions perceptibles, agitations, larmes qui montent, mais les mots s’arrêtent avant d’être formulés. Cependant, de quelles manières les mots continuent-ils dans sa pensée ? Il peut y avoir des images, mais aussi des micro-sensations qui, avec les images, peuvent laisser émerger des idées ou des pensées symboliques que Cha peut vouloir réprimer ou non. Mais alors, de quelles manières le corps absorbe-t-il le non-dit, les images, les micro-sensations ?Le premier réflexe de Cha (et il est normal) consiste à s’accabler (toutefois raisonnablement) de cet oubli qu’elle semble présenter comme une « défaillance ». Je suggère plutôt de considérer ces moments d’oubli non comme des dysfonctionnements ou des échecs, mais comme des intrigues. Ce sont des opportunités qui doivent éveiller notre curiosité en même temps qu’une volonté de se comprendre soi-même.
Dépasser toute forme de jugement.
Par cette proposition d’être curieux de ce qui nous habite/anime, il s’agit simplement de déplacer la portée de son jugement. En effet, tout jugement « négatif » envers soi tend à enterrer plus profondément en soi à la fois ce qui tend à émerger et la manière dont on s’y prend pour enterrer cette chose en soi (la refouler). Les fins et les moyens se conjuguent et dessinent alors une boucle d’aggravation. À terme, on ne sait plus ce qu’on a oublié, ni comment on oublie ce qu’on a oublié. C’est la définition même du refoulement : oublier, et oublier qu’on a oublié. Mais le corps, lui, se souvient. L’oubli s’est possiblement enfoncé dans le corps ; il est enclos dans une mémoire qui lui est propre et les choses ne remontent alors plus aisément à la conscience.
Il n’est pas impossible qu’il y ait là un mode de fonctionnement de Cha qui, aujourd’hui, l’a conduite à refouler trop loin les causes initiales de son mutisme. C’est une possibilité, mais nous ne le savons pas pour l’instant.Une approche heuristique.
Comme nous ne nous connaissons pas trop, nous encourageons Cha à « rattraper » pour elle-même la raison qui peut être la cause de ses « oublis ». Le principe est simple, de même que l’hypothèse sur laquelle il repose.
L’idée est de comprendre le mécanisme interne (les associations d’idées perçues) qui conduit la pensée à s’échapper de la conscience de soi, plutôt que de rester présente à elle-même (sur le mode « réfléchissant » : lorsque la pensée est attentive à elle-même).
Le principe de cette idée s’appuie sur une hypothèse heuristique : il s’agit de considérer que rien de ce qui se passe en soi ne peut être ignoré, précisément parce que cela se déroule en soi. « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », dit le dramaturge Térence. Tout l’enjeu est de rendre accessible à sa conscience ce qui se passe en soi à différents niveaux de son corps, de ses émotions et de sa conscience.Nous allons clore ce compte rendu (mais pas le travail qui se poursuit en arrière-plan). Au cours de cet entretien, une intuition se mêle à l’analyse : Cha a dû sauver sa peau par ce « mutisme ». Autrement dit, il lui fallait taire ses mots pour rester en « vie ». Parler revenait, sur un plan existentiel, à se mettre en danger. Il y a eu des trahisons (vécues comme telles par Cha) survenues très tôt. Néanmoins, le réflexe de survie de Cha reste « intact » ou suffisamment vital car, lorsqu’il s’agit de parler en public pour une cause qui touche à l’humanité en elle, Cha trouve les mots. Non seulement elle trouve les mots, mais elle s’anime d’une volonté où elle se surpasse pour les exprimer.
Donc, une question peut se poser pour une prochaine rencontre : puis-je rendre présente en moi cette volonté de dire, y compris lorsqu’il n’y a pas de danger ? Puis, progressivement et quelle que soit la situation, danger ou pas, puis-je être dans l’aisance de mon expression ?
Définition de la vertu, Aristote.
La vertu est une disposition à agir de manière délibérée, consistant en un juste milieu relatif à nous, lequel est rationnellement déterminé comme le déterminerait l’homme prudent. Aristote. Éthique à Nicomaque II, 6
Traduction :
– la vertu est une disposition (elle relève de soi, de l’âme, de l’éducation, d’une attitude)
– à agir de manière délibérée (acte et médiation volontaires, intellectuels, conscients)
– consistant en un juste milieu relatif à nous (toujours particulier selon le moment, le kairos, la situation, selon sa forme du moment)
– déterminé rationnellement (l’exactitude selon un juste milieu de chaque vertu)
– comme le déterminerait l’homme prudent. φρόνηη = sagacité, liée à l’action et à l’environnement du moment.Cha est la bienvenue pour questionner ce compte rendu et pour porter plus loin sa démarche d’appropriation d’elle-même.
Rappel : le café philo de la connaissance de soi se tient le 2ème dimanche de chaque mois. L’inscription est indispensable. Lire également le premier message du forum (cliquer ici) et au moins un compte rendu avant de s’inscrire et/ou pour demander une consultations privée. Chacun-e est le/la bienvenu-e.
————————————-
René Guichardan, café philo de Grenoble.
– Le groupe WhatsApp des cafés philo sur Grenoble. S’enregistrer ici pour être informé des sujets
– Des cafés philo à Grenoble. Cliquer ici pour accéder aux forums (et aux comptes rendus).
> NOUVEAU : le café philo-politique pour aller plus loin que de vaines disputes. (Sujets et comptes rendus ici)
> NOUVEAU : Une pratique philo dédié à la connaissance de soi. (Sujets et compte rendu, cliquer ici.)
> Lien vers les sujets du café philo d’Annemasse d’avant, (avec comptes-rendus) ici.
> Agenda Google où sont postés nos activités cafés philo (vous pouvez vous abonner à cet agenda.) -
AuteurMessages
- Vous devez être connecté pour répondre à ce sujet.
