Cafephilos › Forums › Les cafés philo › NOUVEAU A GRENOBLE, LE CAFE PHILO-POLITIQUE › Séance 2. Machiavel, au nom de l’Etat (et/ou de la République), peut-on agir contre l’humanité ? Sujet avec compte rendu du 15.07.2026
- Ce sujet contient 2 réponses, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par René, le il y a 3 semaines et 4 jours.
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2 juillet 2026 à 10h50 #8288

Nous nous réjouissons de notre amitié avec l’UTEM (Université de Terrain Edgar Morin). Merci également au café associatif la Chimère, 12 rue Voltaire, Grenoble, d’accueillir notre pratique des cafés philo (Lien vers le café la Chimère citoyenne, ici)


Durée des débats (1h30 environ > jusqu’à > 20h30 maximum)
Discussion informelle pour celles/ceux qui souhaitent poursuivre
Entrée libre——————————————————————————————————————————————
Séance 2 du mercredi 15/07/2026
Machiavel : Au nom de l’Etat, qu’est-il permis de faire ?« Le prince est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut que tant qu’il le peut, il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal »
Machiavel, Le Prince…, op. cit., chapitre XVIII.Question : au nom de l’Etat (et/ou de la République), peut-on agir contre l’humanité ?
Autres citations
« Les désirs de l’homme sont insatiables : il est dans sa nature de vouloir et de pouvoir tout désirer, il n’est pas à sa portée de tout acquérir. Il en résulte pour lui un mécontentement habituel et le dégoût de ce qu’il possède. »
Machiavel, Discours, in Le Prince…, op. cit., p. 210.« Un prince prudent ne peut ni ne doit tenir sa parole lorsque cette fidélité lui nuit. »
Le Prince, chap. XVIII« Il vaut mieux être craint qu’aimé. »
Le Prince, chap. XVII« … Il ne me semble pas hors de propos de montrer qu’il y a deux espèces de guerres. L’une procède de l’ambition des princes ou des républiques, qui cherchent à étendre leur empire. C’est ce que firent Alexandre le Grand et les Romains, et ce que font tous les jours les différentes puissances. Ces guerres sont périlleuses, mais elles ne chassent pas totalement les habitants d’une région. Car le vainqueur se suffit de la soumission des peuples ; il les laisse vivre le plus souvent sous leurs lois, et toujours dans leurs maisons et leurs biens. L’autre espèce de guerre, c’est quand un peuple entier, avec l’ensemble de ses familles, quitte un endroit, poussé par la faim ou par la guerre, et va chercher une nouvelle implantation et un nouveau pays, non pour le gouverner, mais pour s’en emparer totalement, en chasser ou en tuer les anciens habitants. Cette guerre est extrêmement cruelle et effrayante… »
Machiavel, Discours, II, 8, p. 310.« Quant aux confidences des habitants de Carpi, je peux. volontiers me mesurer à eux, par que cela fait un moment que je suis devenu docteur dans cette matière (…). En effet, il y a beau temps que pour ma part je ne dis jamais ce que je crois, ne crois jamais ce que je dis, et s’il m’arrive parfois de dire la vérité, je la cache parmi tant de mensonges qu’il est difficile de la trouver. »
Lettre à Francesco Guicciardini, cité dans Le vocabulaire de Machiavel. Thierry Ménissier.Ressources
– La philosophie de Machiavel. Vidéo par Parole de philosophe.
– L’art de gouverner les hommes. Vidéo par Thérence Carvalho prof de Droit.
– Machiavel, l’humanisme désespéré par Paul Magnette. Académie royale de Belgique. Durée : 57mn
– Machiavel et la politique : la force des armes et les armes de la force. Article de Pierre Ansay (1947-2022) : La Revue PolitiqueUn parallèle avec la politique aujourd’hui, une déclaration de Macron et une conf. de Glucksmann / Foessel :
« Pour être libre, il faut être craint, et pour être craint, il faut être puissant » (Short, ici)
– Raphaël Glucksmann est un admirateur de Machiavel, il le défend ici, dans un conférence-dialogue avec Michael Foessel.
– Eugénie Mérieau, ici, mn 10 de la vidéo, explique comment, Macron et ses ministres transforment la Vème Constitution de notre démocratie en régime autoritaire. Le point d’acmé sera atteint lors des campagnes présidentielles de 2027.
Pour résumer sa pensée : multiplication des déclarations d’état d’urgence + dérive I-libérale (détournement de la loi) + dérive autoritaire (mépris du droit et de la loi) + nomination des préfets et de ministres minoritaires cooptés dans les rangs du président + renforcement de la police armée + présomption d’innocence pour toute violence, y compris meurtrière commise par la police + multiplication des conseils de santé, de sécurité, de défense qui prennent leurs décisions sous secret-défense, etc.——————————–
Quelques règles concernant nos échanges (ce sont les mêmes que celle du café philo que nous animons le mardi.
– Chacun peut prendre la parole, nul n’y est tenu.
– Pas d’attaque ad hominem /ad persona.
– On essaie de rendre compte des raisons de sa pensée et de faire évoluer le débat.
– Chacun est le bienvenu, quelle que soit sa confession, sa classe sociale, sa formation et ses références philosophiques.
– >Rencontres coanimées par Allan et René Guichardan. Le 3ème mercredi de chaque mois, au café Chimère, à 18h30.A propos de notre fonctionnement :
Nous nous inspirons pour introduire nos sujets d’une diversité de sources :
– la citation d’un auteur,
– de l’article d’un journal,
– d’un fait d’actualité,
– éventuellement d’une proposition issue d’un programme politique=> toute personne peut proposer un sujet, lequel consiste en une question et une courte introduction (3 à 10mn maximum).
Lien (cliquer ici) vers notre motivation et la première séance.
> En gros, l’homme est un animal politique (Aristote) et il nous faut savoir parler de tout, notamment, en démocratie, de la liberté d’apprendre à se gouverner.L’approche du café philo de Grenoble
C’est une approche plutôt non-directive, centrée sur les questions des participants. Nous nous efforçons de faire évoluer le débat au fur et à mesure de nos échanges.
Nous partons du principe que chaque participant est adulte, autonome, responsable de sa pensée et de ses comportements. On note également que le participant est curieux d’examiner aussi bien les arguments de sa pensée que de ceux d’autrui.
Nous nous appuyons sur l’idée qu’une écoute compréhensive et qu’un partage structurant et structuré de nos réflexions ne peut être que profitable à tous, à une socialisation réflexive en partage et à une philosophie en travail.Ce que le café philo n’est pas :
Le café philo n’est pas un lieu de propagande politique ou religieuse, ni il n’est celui d’une mise en spectacle de soi. On n’y vient pas faire la leçon aux autres ou répéter ce que l’on sait déjà, chacun étant déjà par lui-même l’auteur de sa propre pensée. L’effort que nous faisons porte sur une réflexivité mise en partage, sur l’écoute de l’autre et du débat qui se construit : on y assume les hésitations d’une pensée qui se cherche.L’affiche du mois de juillet 2026

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René Guichardan, café philo de Grenoble.
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> Lien vers les sujets du café philo d’Annemasse d’avant, (avec comptes-rendus) ici.
> Agenda Google où sont postés nos activités cafés philo (vous pouvez vous abonner à cet agenda.)28 juillet 2026 à 9h40 #8351Bonjour à toutes et tous, voici ma contribution pour le compte rendu de la seconde séance du Café Philo Politique.
Bonne lecture à vous.
L’État semble se présenter comme une réalité extérieure aux individus : une puissance instituée, durable, capable d’imposer la loi, de prélever l’impôt, de monopoliser la violence légitime et de survivre aux volontés particulières. Pourtant, cette apparente autonomie masque une vérité plus profonde : l’État n’est jamais une substance indépendante, mais le produit de notre coopération. Il n’existe que parce que nous lui obéissons, le reconnaissons, le finançons, le servons et reproduisons chaque jour les gestes qui le maintiennent. C’est ce que La Boétie formule avec une radicalité décisive dans le « Discours de la servitude volontaire » : le tyran, pris isolément, n’a aucune force propre. Sa puissance vient de ceux qui acceptent de la lui prêter. Il ne domine pas seulement parce qu’il contraint, mais parce qu’il est servi. Dès lors, la question politique fondamentale n’est plus seulement de savoir pourquoi le pouvoir opprime, mais pourquoi nous consentons à notre propre oppression.
Ce changement de paradigme permet de changer le plan de la représentation classique de l’État. Même chez Hobbes, qui semble pourtant défendre l’autorité souveraine, l’État demeure un artifice : le Léviathan est un homme fabriqué, né d’un pacte par lequel les individus transfèrent leur droit naturel à une puissance commune. L’État n’est donc pas naturel (zoé) ; il est construit (bios). Spinoza prolonge ce déplacement en pensant la puissance de l’État comme la somme organisée des puissances individuelles. La multitudo (multitude) ne se contente pas d’être gouvernée : elle est la source réelle de la puissance politique. Nietzsche, lui, dénonce le mensonge de l’État lorsqu’il prétend dire : « Moi, l’État, je suis le peuple. » ce qui révèle justement l’écart entre l’État et ceux qu’il prétend incarner. Cet aveu est déjà un échec : si l’État doit affirmer qu’il est le peuple, c’est précisément qu’il ne se confond pas naturellement avec lui.
Cette thèse se heurte toutefois à une difficulté.
Si l’État n’est que ce que nous en faisons, pourquoi ne suffit-il pas de cesser collectivement de le soutenir pour le défaire ?
Pourquoi la servitude persiste-t-elle alors même que les dominés sont en supériorité numérique ?
L’histoire montre que le retrait du consentement est rarement simple. Les institutions, une fois établies, acquièrent une inertie propre. Max Weber l’a montré à travers la bureaucratie moderne : en rationalisant l’action, en divisant les fonctions, en organisant l’obéissance selon des règles impersonnelles, l’État produit une « cage d’acier » qui dépasse les intentions individuelles(1). Michels, avec la loi d’airain de l’oligarchie, souligne de même que toute organisation collective tend à produire une minorité dirigeante qui finit par confisquer la décision(2). Marx et Engels ajouteraient que l’État est souvent capturé par les intérêts d’une classe dominante, non par accident, mais en raison des structures économiques qui l’organisent (3) (propriété privée des moyens de production ; division des classes sociales ; salariat ; accaparement et accumulation du capital ; rapports de production ; dépendance fiscale et administrative de l’Etat).
Il faut donc maintenir ensemble deux idées apparemment contradictoires : l’État n’a pas de substance propre, mais il peut néanmoins s’autonomiser. Cette autonomie n’est pas métaphysique ; elle est pratique, institutionnelle et psychologique. Ce n’est pas l’État qui devient réellement vivant, comme un être séparé : c’est le « nous » qui est progressivement fabriqué de manière à continuer de le faire vivre. La Boétie l’avait déjà compris lorsqu’il expliquait la servitude par l’habitude, l’éducation, les spectacles, les récompenses distribuées aux complices et les chaînes invisibles qui attachent les sujets au tyran. La domination ne tient pas seulement à la peur ; elle tient à l’accoutumance. Les hommes finissent par trouver naturel ce qui n’est qu’historiquement produit.
Nietzsche permet d’approfondir ce point en déplaçant la servitude vers le terrain psychologique. Le sujet dominé n’est pas seulement trompé ; il peut aussi désirer sa propre sécurité, préférer le confort du troupeau au risque de l’affirmation de soi. Le ressentiment transforme l’impuissance en vertu, la faiblesse en mérite, la soumission en morale. Ainsi, la servitude volontaire n’est pas seulement une erreur intellectuelle que la vérité suffirait à dissiper. Elle s’enracine dans des affects, des peurs, des habitudes et des besoins de protection. Cette servitude devient aussi temporelle : l’État et la société synchronisent nos existences par des rythmes collectifs — fêtes, commémorations, rentrées, échéances administratives, marronniers médiatiques — jusqu’à automatiser nos attentes, nos affects et nos conduites. Il ne suffit donc pas de dire aux hommes qu’ils sont libres pour qu’ils le deviennent effectivement : encore faut-il comprendre les mécanismes qui leur font aimer ou supporter ce qui les diminue.
C’est ici que Michel Foucault apporte une articulation décisive, notamment dans «Sécurité, territoire, population» et «Naissance de la biopolitique». Le pouvoir moderne ne se réduit pas à l’interdiction ou à la répression ; il produit des sujets. Dans «Surveiller et punir», il montre comment la discipline façonne des corps dociles par la surveillance, l’examen et la norme. Dans ses analyses du biopouvoir et de la gouvernementalité, il étend cette logique aux populations : il ne s’agit plus seulement d’obéir à une loi, mais d’être orienté, mesuré, classé, responsabilisé. Gouverner (kubernân : qui a donné le mot cybernétique), c’est conduire les conduites, c’est-à-dire structurer le champ des actions possibles. L’État n’apparaît alors plus comme le centre unique du pouvoir, mais comme l’effet de multiples dispositifs qui traversent les institutions, les savoirs, les pratiques économiques et les subjectivités.
La gouvernementalité néolibérale radicalise encore cette fabrication du sujet. Cette logique trouve un précédent historique dans ce que Johann Chapoutot analyse, dans «Libre d’obéir», comme une forme de management fondée sur l’autonomie encadrée, dont il retrace la généalogie à partir du IIIe Reich, notamment à travers la figure de Reinhard Höhn : il ne s’agit plus seulement d’obéir à un ordre explicite, mais d’intérioriser les objectifs du pouvoir au point de se gouverner soi-même dans le sens attendu. Le pouvoir ne commande plus frontalement ; il pousse chacun à se concevoir comme responsable de son capital humain, de ses performances, de ses échecs et de son employabilité. Le sujet moderne croit choisir librement, mais il choisit dans un cadre déjà orienté : il devient homo œconomicus, entrepreneur de lui-même jusque dans son statut de « privé d’emploi » — terme que j’utilise désormais et que je privilégie à celui de « chômeur », évitant de reconduire l’idée d’une responsabilité purement individuelle — gestionnaire de son propre capital humain et responsable de sa réussite comme de son échec. Le salarié doit optimiser son profil ; le consommateur doit gérer ses préférences ; l’homme des « Droits de l’homme », une fois séparé du « Citoyen » que nommait pourtant la Déclaration de 1789, n’est plus d’abord membre d’un peuple souverain : il devient un individu abstrait, invité à se comporter comme un agent rationnel sur un marché de décisions. Cette liberté formelle est donc ambiguë : elle ne supprime pas la domination, elle la rend plus difficile à reconnaître.
Les technologies numériques contemporaines prolongent ce mouvement avec une intensité nouvelle. Le nudge, les Dark Patterns et le capitalisme de surveillance ne contraignent pas directement l’utilisateur ; ils aménagent l’environnement de manière à orienter ses décisions. L’interface semble laisser le choix, mais elle rend certains gestes plus visibles, plus rapides, plus faciles que d’autres. Les plateformes captent l’attention, enregistrent les comportements, prédisent les réactions et cherchent à les rendre rentables. L’utilisateur devient une donnée comportementale, un ensemble de signaux à modéliser. La servitude ne passe plus seulement par l’ordre, mais par l’architecture discrète des possibles, orchestrée par l’économie de l’attention du capitalisme computationnel.
Heidegger permet alors de penser le niveau le plus profond de cette transformation. Dans «La question de la technique», il ne définit pas la technique comme un simple ensemble d’outils, mais comme un mode de dévoilement du réel. L’arraisonnement (Gestell) fait apparaître les choses comme un fonds disponible (Bestand) : la nature devient ressource, le temps devient productivité, l’individu devient donnée exploitable. Ce qui est en jeu n’est donc pas seulement une domination politique ou économique, mais une manière d’habiter le monde. La technique moderne nous apprend à ne voir les êtres qu’à travers leur utilité, leur rendement, leur disponibilité.
Dès lors, la sortie de la servitude ne peut plus être pensée comme un simple acte de volonté. La Boétie pouvait écrire en 1548, qu’il suffit de ne plus servir pour être libre ; mais encore faut-il disposer du recul intérieur nécessaire pour reconnaître que l’on sert. Or l’économie numérique de l’attention travaille précisément à supprimer ce recul : elle réduit la possibilité même de nous extraire, ne serait-ce qu’un instant, du milieu noétique qui façonne nos perceptions, notre sens critique et nos désirs. Elle remplit les intervalles, occupe les silences, transforme l’ennui en anomalie à corriger par le flux. Pourtant, de Blaise Pascal à Heidegger, l’ennui peut être compris comme une expérience décisive : non pas un vide inutile, mais un moment de retrait où le sujet cesse d’être absorbé par le divertissement et peut se rapporter autrement à lui-même et au monde. Si chaque instant est capté, notifié, stimulé, alors la pensée critique perd l’une de ses conditions les plus simples : le temps de se former. Apparaît pourtant un paradoxe : alors même que la technologie a permis des progrès considérables, elle semble produire, sous sa forme contemporaine de captation de l’attention, une régression de notre disponibilité intérieure et de notre capacité critique.
Ainsi, affirmer que l’État est notre œuvre reste vrai, mais cela ne suffit plus. Le problème n’est pas seulement de démontrer que le pouvoir dépend de nous ; il est de comprendre comment ce « nous » est produit, orienté et rendu disponible à sa propre servitude. La critique politique doit donc devenir à la fois institutionnelle, psychologique, technique et attentionnelle. Il ne s’agit pas seulement de reprendre l’État, mais de reconquérir les conditions mêmes dans lesquelles nous pouvons vouloir autrement : des institutions moins oligarchiques, des sujets moins gouvernés par le ressentiment, des techniques moins captatrices, et surtout un temps intérieur où la liberté cesse d’être un mot abstrait pour redevenir une expérience possible. Or ces questions ne sont pas inédites : l’histoire politique moderne les a déjà posées, débattues, et parfois même « tranchées » juridiquement ou institutionnellement, notamment à travers les formes de la représentation, de la souveraineté populaire et de la limitation du pouvoir. Cependant le fait qu’elles aient été abordées ne signifie pas qu’elles soient résolues : elles reviennent dès que les dispositifs censés représenter le peuple se mettent à capter sa volonté et que les crises surgissent (écologiques, économiques, guerrières…). L’expérience d’une démocratie réelle, qui ne se confond pas avec la seule forme républicaine de l’État, supposerait alors des espaces de délibération réorganisés et décentralisés, où la représentation, limitée et conditionnée, empêcherait autant que possible la captation de la volonté collective par des intérêts étrangers au peuple lui-même.
Allan, le 27/07/2026.
Références :
1 – Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1904-1905
2 – Robert Michels, Les Partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, 1911
3 – Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, 1845-1846
29 juillet 2026 à 15h29 #8361Compte rendu de notre échange
Rappel de la citation et de la question :
Le prince est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut que tant qu’il le peut, il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal » Machiavel, Le Prince…, op. cit., chapitre XVIII.Question : au nom de l’Etat (et/ou de la République), peut-on agir contre l’humanité ?
Nous étions une vingtaine de participants.
Quelques éléments de définitions simplifiées pour le compte rendu.
L’État, entendons par ce terme, un territoire, sur lequel se tient une population (disons un peuple qui – en dépit de sa diversité, partage, précisément ce commun qu’est le territoire – ses fleuves, son air, ses minerais, sa biodiversité et d’innombrables richesses). Voir référence en bas de page car l’Etat n’existe pas par nature, il a été institué, mais il existe nécessairement en rapport à des frontières, à des limites, à un territoire.
La République est le commun qui est pensé (par opposition au territoire qui est « concret » (existant préalablement à toute pensée). La république est ce par quoi un peuple ou des populations se reconnaissent. En effet, la chose publique n’existe plus lorsqu’elle est « privée » par une autorité (l’ancien régime, un roi ou encore, par une dictature, un fascisme, la corruption des partis, la finance, les discriminations, etc.). La République est un commun construit par une population et pour elle.
Le « gouvernement » ou le législateur, élabore la loi : il définit le droit que la violence d’État peut légalement imposer à la population, en la contraignant et en limitant sa liberté. Par extension, lorsque les lois sont dictées par des lobbys industriels au mépris des citoyens — comme dans le cas de la loi Duplomb, de projets de stockage d’eau —, les populations sont privées de leur droit public, de leur santé et de leur sûreté. De même, lorsque des responsables politiques détournent, par corruption, l’esprit de la loi à leur profit, ils privent ces mêmes populations de leurs droits et de leur liberté.
L’humanité : sous l’Ancien Régime, l’individu est sujet du roi, soumis à une autorité politique ou religieuse. À partir des Lumières et de la Révolution, il est reconnu universellement comme un être libre et égal devant la loi. L’humanité désigne alors ce qui est commun à tous : le droit de vivre, d’exister librement et d’être traité avec dignité. Ces droits naturels, reconnus depuis dès la naissance, s’opposent au droit positif, qui dépend des lois votées par le gouvernement du moment.
Venons-en au débat.
La contradiction est au centre de la question : peut-on, au nom de l’État ou de la République, agir contre l’humanité ?
Autrement dit, peut-on invoquer la raison d’État — la justification avancée par les gouvernants — pour agir non plus au service du bien commun, mais contre l’humanité ?
La réponse est non. Agir ainsi, c’est porter atteinte à l’intérêt général, aux libertés et à l’égalité de tous. C’est aussi, dans les cas les plus graves, retirer à des êtres humains leur dignité : les déshumaniser, les enfermer dans des camps, les réduire en esclavage, les asservir, les violer ou les torturer.Très vite, des participants ont cité les guerres mondiales, la guerre russo-ukrainienne et les génocides commis au nom de l’État ou de la protection des populations.
Prenons l’exemple d’Hiroshima et de Nagasaki. Le largage des bombes atomiques est souvent justifié par l’idée qu’il aurait forcé la capitulation du Japon. Pourtant, le Japon envisageait déjà de capituler, notamment parce que l’Union soviétique s’apprêtait à entrer en guerre contre lui, tandis que l’Allemagne avait déjà capitulé. Les États-Unis auraient aussi pu faire une démonstration de la bombe dans une zone inhabitée, plutôt que de sacrifier des milliers de civils, notamment des femmes et des enfants que le droit international de la guerre devait protéger.Sans développer tous les exemples, une idée se dégage : la « raison d’État » peut facilement devenir arbitraire, aussi bien dans les affaires intérieures que sur la scène internationale. Dès lors, à la question « peut-on agir contre l’humanité au nom de l’État ? », la réponse est non si l’État a pour mission de préserver le bien commun, la dignité, la liberté de chacun et l’intérêt général.
> La réponse pourrait être oui que si l’on admet que l’État doit être dirigé par une élite représentative, seule habilitée à décider pour tous. Mais cette proposition serait contradictoire avec l’idée de bien commun, d’égalité des citoyens, de république et de démocratie.
Et, certainement, la réponse ne peut plus être affirmative lorsque cette prétendue élite gouverne en fonction d’intérêts privés (privatisation de tous les services publics) et s’arroge le droit de penser à la place du peuple. Or, c’est paradoxalement la réalité politique dans laquelle nous nous trouvons.La situation d’urgence
Se peut-il qu’une situation d’extrême urgence, qui ne permette pas de convoquer des états généraux et/ou de recueillir l’opinion du peuple, exige qu’un choix soit fait contre le peuple ? (Covid ou autre crise sanitaire, environnementale, mégafeux, crise diplomatique et risque de guerre, etc)
Se peut-il, par ailleurs, que le peuple soit incompétent pour prendre les meilleures décisions ?
Ces deux arguments — l’urgence et l’incompétence supposée — sont souvent invoqués pour écarter la parole du peuple. Pourtant, nombre de crises révèlent d’abord les défaillances d’un pouvoir qui n’a pas su répondre aux besoins de la population : manque de soignants, de Canadair, de masques, de professeurs, de juges ou de diplomates.Exemples et contre-exemples de l’ambivalence de l’État :
Il y a des contre-pouvoirs au sein des constitutions. Par exemple, l’affaire de Cédric Herrou, cet agriculteur a été condamné en appel pour « aide à l’immigration clandestine » après avoir secouru des migrants qui franchissaient les cols enneigés dans sa région. Mais, le Conseil constitutionnel a plaidé la relaxe définitive de M. Herrou au nom d’un principe de fraternité.
Ainsi, dans la hiérarchie du droit, la référence à l’idée d’un droit naturel d’apporter secours à des personnes en danger l’a emporté sur le droit positif et répressif qui interdit la circulation des personnes étrangères en situation irrégulière et, en conséquence, de leur apporter de l’aide.
=> Dans ce cas, les contre-pouvoirs de la Constitution ont été favorables aux droits humains en s’opposant à une interprétation abusive de la loi.Mais, un participant rappelle que c’est par la corruption des partis sous la république de Weimar qu’Hitler a été nommé. Il lui suffira de quelques mois pour anéantir, en toute légalité, toute opposition politique et imposer un État totalitaire, sans précédent en Allemagne. Ici, les élus, le système des partis et les professionnels de la politique ont fait un usage détourné de la Constitution.
Parmi les participants, certains justifient l’autoritarisme d’État en défendant, par exemple, que la politique de contrôle démographique menée en Chine aurait réussi grâce à la répression. Pourtant, partout où le niveau d’éducation des femmes progresse, la transition démographique s’opère généralement sans coercition, grâce à l’autonomie, au planning familial, à l’accès à la contraception et à des espaces de parole. Lorsqu’une femme sait lire, s’informe et gagne en indépendance, elle cherche surtout à élever ses enfants dans de bonnes conditions. C’est donc par la liberté, et non par la contrainte, que les sociétés peuvent se réguler et devenir plus autonomes. Références ci-dessous.
Machiavel, de l’usage qu’en font les politiques.
Dans l’introduction, nous avions dit et écrit (voir ici) que Macron et Glucksmann se référaient à Machiavel. Oui, mais pensons-nous qu’ils en font bon usage ou qu’ils le ramènent à la politique partisane et erronée qu’ils en font ?Que conclure ?
La raison calculatrice, les médias et une partie de la population défendent l’idée que le peuple est incapable de décider par lui-même, que la foule est dangereuse, et qu’un dirigeant autoritaire pourrait donc agir, y compris contre l’humanité, au nom du salut de la République. Mais que reste-t-il alors du droit lorsqu’il n’est plus public, qu’il ne sert ni le peuple, ni la liberté, ni l’égalité de dignité, de raison et de sensibilité entre tous ? Ainsi, à ceux qui prétendent défendre la République tout en décidant d’autorité ce que doit être la démocratie, nous répondons que c’est à la démocratie — conventions citoyennes et peuple délibérant librement — de penser la République.
Réponse courte : non, sauf dans un État autoritaire.
Une petite citation de Rousseau contre la vision de l’État de Hobbes, lui-même ,très proche de Machiavel.

Merci pour votre attention.
N’hésitez pas à questionner, critiquer, contribuer à ce débat et/ou à ce compte rendu.Des références :
Pour situer précisément Machiavel dans son temps, on peut se référer à Patrick Boucheron : Voir ici le lien : Machiavel – Conférence de Patrick Boucheron Partie 1. durée : 48mn
Partie 2 : questions du public et réponses de Patrick Boucheron.
En résumé : Machiavel s’est retrouvé emprisonné et torturé à la suite d’une prise de pouvoir de Florence par des banquiers, la famille des Médicis. Il s’agit alors, pour Machiavel, de conseiller le Prince, c’est-à-dire le « politique » pour qu’il rétablisse l’intérêt supérieur de la République face aux intérêts privés. C’est toute l’ambiguïté de la situation : les Médicis contrôlent le pouvoir sans renier la République, mais ils rapportent tout à leurs intérêts. Par la suite, Machiavel se trouve confronté autant à conseiller les Médicis qu’à lutter contre eux pour défendre l’idée d’une république de Florence. Il voulait ne pas la voir anéantie ou achetée par les puissances étrangères (La France et l’Espagne), dilapidée par les financiers ou renversée par les révoltes intérieures.
Mais aujourd’hui, peut-on encore se réclamer de Machiavel pour dissimuler aux citoyens les affaires et les enjeux qui se jouent en coulisse de la République et, surtout, de la démocratie ?Annick Steven : un exemple de démocratie directe dans une commune française.
En bref : dans le département de la Meuse, un petite commune rurale du nom de Ménil-la-Horgne, n’a pas encore de liste de candidats au Conseil municipal. Quelques habitants suggèrent à un ancien maire de mener une liste et de redevenir maire. Il est d’accord, mais à une condition : ne pas assumer sa charge de manière classique comme il l’a fait précédemment, mais essayer un nouveau type de fonctionnement, celui d’une démocratie directe. L’exemple est remarquable et actuel.Chloé Santoro du Collège de France, de la démocratie directe. Cliquer ici.
Si vous préférez lire un entretien, voir ici.
En bref, comment expliquer que les Conventions citoyennes fassent des choix plus avertis et pertinents que les experts et les politiques réunis ?Sommes-nous trop nombreux sur terre ? Faut-il faire moins d’enfants au nom de l’écologie ?
Par Emmanuel Pont. Cliquer ici. Interview sur Green Letters Club.
En bref, sommes-nous trop nombreux ou est-ce notre manière de vivre ensemble qui nous met en danger ?Autres références : une définition (un extrait) de la République par le Dictionnaire de philosophie Larousse.

Ci-dessous, la définition (un extrait) de République dans le dictionnaire de philosophie d’André Comte-Sponville. Observons qu’il identifie « république » à démocratie radicale.
Question : Cette définition relève-t-elle de la philosophie ou de la politique ?

Une définition du terme État, par le Dictionnaire de philosophie Larousse.
Puisque l’État n’existe pas par nature, il s’agit de le penser, puis de le distinguer du gouvernement et du type de régime duquel il relèvera. De quoi le peuple qui vit sur ce territoire est-il le nom ? Est-il citoyen ou objet d’une élite gouvernante ?

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René Guichardan, café philo de Grenoble.
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