Cafephilos Forums Les cafés philo Les sujets du café philo d’Annemasse Fin de la beauté, fin de l’art ? Sujet du 20.01.2014 + restitution du débat

7 sujets de 1 à 7 (sur un total de 7)
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  • #4809
    René
    Maître des clés

      Bonjour,

      Je laisse la parole à Fabien pour la présentation de son thème :

      Depuis la nuit des temps, le fait de “créer artistiquement” est un besoin qui semble intimement liée à notre espèce, et ceci quelque soit notre culture ou notre époque. De l’art pariétal jusqu’à l’art contemporain, il peut s’avérer intéressant d’en questionner sa définition et son but dans un café-philo.

      Avant toute chose, il peut être utile de rappeler qu’en Occident, l’art est toujours en rapport étroit avec la philosophie de l’époque qu’elle traverse. Chez les Grecs, la statuaire vise un idéal de beauté censé représenter un ordre divin à l’image de la conception des philosophes de l’antiquité. L’artiste, qui est à cette époque un artisan, ne façonne pas des humains “en particulier” mais des idéaux à travers les images que l’on se fait des différents dieux. Chez les romains, les traits des statues évoluent pour devenir plus grossiers mais aussi plus humains, plus proches de la réalité, tout en jouant sur des postures afin d’en faire des œuvres permettant d’asseoir le pouvoir en place.

      Pendant le Moyen-âge, l’idéal de réalisme est mis entre parenthèse au profit du message religieux. L’art est surtout présent pour paraphraser et illustrer des passages de la Bible. C’est durant la période de la Renaissance que la figure de l’artiste émerge et que s’opère la distinction avec l’artisan. De nouvelles techniques apparaissent (huile, perspectives, etc.) et les sujets illustrent des thèmes humanistes et une redécouverte de la mythologie antique. Si l’artiste est plus libre, il reste cependant très lié au pouvoir mis en place (mécènes, princes, ducs, papes, etc.).

      C’est sans doute au XVIIème siècle, grâce à peinture hollandaise, que l’art commence à devenir “plébéien” au sens noble du terme. Les artistes mettent en scène le genre humain en représentant le quotidien des petites gens sans absolument vouloir charger ces décors d’une quelconque connotation religieuse. S’ensuit la querelle entre “art classique” et “art romantique”. Les partisans de la première option reprennent l’ancien thème grec d’un art censé représenter une “belle idée de la raison” alors que les romantiques visent l’émoustillement des sentiments. Kant propose la synthèse des deux options lorsque il affirme qu’une œuvre d’art est la rencontre entre du particulier et de l’universel, du sensible et de l’universel.

      Au XXème siècle, par la cause de nouvelles figures telles l’artiste M. Duchamp, l’idée de “beauté en soi” vole en éclat. S’ensuit la révolution des supports (carton, ficelle, excrément…) et la multiplication des mouvement artistiques, qui ouvre la voie à l’art contemporain. Enfin, en ce début de XXIème siècle, fuite du progrès oblige et société capitaliste, l’artiste est pressé d’innover constamment à l’image d’une entreprise afin de ne pas “couler” face à ses concurrents…

      Différentes questions peuvent alors se poser pour guider notre réflexion:
      – Quel est le but de l’art?
      – Pourquoi ce besoin de créer (de l'”inutile”)?
      – Quels critères objectifs nous permettent de juger une œuvre d’art si la notion de beauté est subjective?
      – Peut-on mettre sur le même plan le dernier tube à la mode et une œuvre de Mozart?
      – L’œuvre doit-elle parler d’elle-même ou nécessite-t-elle une explication?
      – Quel art pour le XXIème siècle?
      – Quel est le rôle de l’artiste aujourd’hui?

      Fabien
      Site internet de l’auteur
      http://www.ahouaisahouais.com

      #4810
      René
      Maître des clés

        Bonjour,

        Sur Canal U, lors d’une conférence destinée à des lycéens, Yves Michaud présente l’art dans ses différents aspects,
        cliquer ici pour y avoir accès.

        #4813
        René
        Maître des clés

          Bonjour,

          Un autre lien nous a été transmis par une amie fidèle des cafés philo :
          Art, reflet de la société, par Jean Approuve (sur Canal U, cliquer ici pour la visionner).

          Site : ahouaisahouais.com

          #4814
          Fabien
          Maître des clés

            Merci René d’avoir mis ces liens online.

            Si vous avez envie de rire et parce que ce sketch des Inconnus cristallise un maximum de reproches que l’on fait à l’art contemporain, je ne peux que vous recommander le visionnage de cette vidéo.

            Je me réjouis de vous voir lundi 🙂

            #4816
            René
            Maître des clés
              Quelques reformulations et une réorganisation de nos interventions
              Restitution allégée 😉

              Note préalable : Suite à l’excellente introduction de Fabien, le débat est partie sans consigne particulière, le modérateur n’a proposé aucun plan, ni il n’a recadré les interventions (effectivement, il s’agit de moi :blink: . Le débat était particulièrement dispersé. Pour la restitution ci-dessous, J’ai choisi de réorganiser les interventions selon différentes thématiques (l’art et le beau, art et société, etc.) , plutôt que de respecter l’ordre chronologique des interventions.

              ART ET DÉFINITION
              – Les arts rupestres sont-ils des arts ?
              – L’étymologie de mot « art » vient de « ars » en latin qui est la traduction de « tekhné » en grec. Tekhné, il s’agit d’une capacité technique qui permet de produire une œuvre en suivant des règles, sachant que l’œuvre en question peut relever de toutes sortes de catégoriques.
              – La notion d’œuvre d’art telle qu’on l’entend aujourd’hui émerge vers le 18ème siècle.

              ART ET SOCIETE

              – La statuaire grecque valorisait les attributs de ce qui était aux yeux des Grecs la perfection, la beauté et l’intelligence (la proéminence du front, la symétrie des traits), et minorait l’érotisation des nus.
              – On sait qu’une œuvre n’existe pas sans un consensus social, mais qu’est-ce qui produit ce consensus ?
              – Combien de personnes faut-il pour atteindre ce consensus ? Je pense à Basquiat (peintre underground), il semble qu’un nombre restreint de personnes ait décidé que c’était de l’art et, très vite, ces productions ont valu des sommes extravagantes.

              ART ET PUBLIC
              – Il y a une relation qui s’établit entre l’artiste et son public, de quelle manière révèle-t- elle autant l’artiste que le public ?
              – L’art est-il réservé à une élite éduquée et bourgeoise ?
              – En tant que peintre, je produis pour une personne s’il s’agit d’une commande, mais si je fais de la photo, je produis pour des milliers de personnes, et si je fais de la musique, je produis pour des millions de personnes. On n’est pas inspiré de la même manière selon le nombre de personnes à qui on s’adresse.
              – Duchamp ou Xenakis s’adressaient à peu de personnes, les Beatles à des millions.
              – Les arts de la rue résultent-il simplement d’expressions spontanées, ou disent-ils quelque chose d’un art universel partagé ?
              – L’art, initialement, prétendait à un universalisme. En se démocratisant, ne s’est-il pas dispersé dans des individualismes ?

              DU SENS DE L’ART

              – L’art sert-il à quelque chose ? Il évoque une dimension de la vie qui dépasse l’immédiat et le prosaïque, dimension sans laquelle nos vies se réduiraient à la satisfaction de nos besoins les plus immédiats.
              – L’art remplit-il sa fonction de nous interroger ?
              – 1) On dit de l’artiste qu’il reflète quelque chose de la société, 2) il y a l’idée de commémorer un évènement et, 3) il y aurait un mouvement « engagé » (politico-social).
              – Pour moi, la notion d’art est intéressante si elle propose un décalage, même s’il s’agit d’empiler des oranges qui pourrissent. Le fait est que l’artiste a produit une œuvre qui interpelle le public, et un public qui part à la rencontre de l’œuvre.
              – Un décalage qui ouvre sur d’autres visions que le champ habituel de ses pensées (sur le plan de l’esthétique, du politique, de la justice, de la modernité, etc.), c’est ce qui donne de la valeur à l’œuvre.

              ART ET CONCEPT

              – L’œuvre doit-elle parler d’elle-même ou nécessite-t-elle une explication ? Dans les musées, les œuvres nous disent très peu de choses si elles ne sont pas commentées.
              – L’art qui est destiné à procurer une émotion doit-il avoir besoin d’explications ?
              – L’art demande à être lu et interprété, il n’est pas à la portée de tous, son accès requiert une démarche du spectateur, une éducation.
              – Aujourd’hui, faut-il être un intellectuel pour comprendre l’art contemporain ?
              – Il semble qu’il y ait des ruptures entre le concept et le ressenti (le sentiment du beau). Les artistes ne réussissent pas toujours à établir cette relation, et ils ne permettent pas toujours à un public de rencontrer leurs oeuvres.
              – Sans références, on peut ne pas comprendre le sens et la valeur d’un symbole, mais l’artiste peut se questionner lui-même : est-ce que mon œuvre vaut quelque chose si elle ne rencontre personne ? Quelle était mon intention, qu’est-ce qui me parlait ?
              – Quand l’art cherche à exprimer davantage une idée qu’une «sensation », est-ce de l’art ou un concept ?

              UTILITÉ DE L’ART
              – Les arts rupestres seraient des arts « magiques ». Est-ce encore de l’art s’il relève du registre de l’utilitaire ?
              – Tout au long de l’histoire, l’art est associé à une utilité, des idéaux religieux du Moyen Âge à l’idéal humaniste de « L’école d’Athènes ». C’est tout récemment qu’on évoque une gratuité absolue, qu’on nous demande réfléchir à un « Urinoir ».
              – Un point de détail, Mozart créait aussi pour gagner de l’argent, il produisait les « tubes » à la mode de son époque.
              – Qu’en est-il de l’instrumentalisation de l’art par le politique (les fascistes, les communistes), est-ce toujours de l’art ?

              L’ART ET LE BEAU

              – Je me demande pourquoi la beauté disparaît au 20èmes siècle ? Y-a-t-il un lien avec les techniques, l’invention de la photo ?
              – Est-ce que la beauté désinvestit l’art en raison du fait que la beauté produite par les photos et les techniques modernes rivalisent avec les productions des artistes ?
              – Duchamp a produit aussi des œuvres confondantes de beauté. Il y a un effet d’optique à confondre les œuvres d’une avant-garde contestataire avec un vrai questionnement de l’artiste, de son époque et des critères du beau qui prévalent alors.
              – Les arts des Anciens Grecs nous paraissent aujourd’hui beaux et sobres, mais à l’époque, à cause du chromatisme qui les surchargeait, ils ne produisaient pas le même effet.
              – Faut-il évacuer la notion de beau et de laid dans l’art et tout laisser à la compréhension de l’observateur ?
              – Lorsqu’on suppose que la beauté n’est que le produit de la subjectivité, on commence par s’interdire de juger, et on tend ensuite à penser que tout se vaut. Or des œuvres nous touchent avec plus ou moins de profondeur et d’universalisme.
              – La valeur des œuvres peut-elle être pensée en fonction du degré de profondeur, d’universalisme et de beauté avec lesquels elles touchent leur public ?
              – La notion de beauté ne doit-elle pas laisser place à une notion d’esthétique, à une notion de fascination, au sentiment de transcendance ?

              ART ET TECHNIQUE

              – Sans faire offense à Michel Blazi, certaines œuvres sont à la portée de n’importe qui, comme cet empilement d’oranges qui pourrissent. Qu’est-ce qui légitime l’œuvre ?
              – Une œuvre sans technique me paraît difficilement qualifiable d’œuvre d’art.

              L’ART, LE PLAISIR ET SOI-MÊME

              – On attend de l’artiste qu’il nous révèle quelque chose de nous-même, ou qu’il nous éveille à de nouvelles perceptions.
              – La création surgit d’une profondeur qu’il faut atteindre.
              – Est-ce qu’on crée pour partager ou pour se soulager ?
              – Francisco de Goya prenait-il plaisir à peindre « Les Désastres de la Guerre » ?
              – Celui qui pratique l’art transforme-t-il sa vie ?
              – Il y a de l’art en chacun, mais parvient-il à s’exprimer selon l’idée qui le fait naître ?
              – L’art est-il le dernier lieu de la liberté d’expression ?

              Envie de réagir, de proposer une autre thématique ?
              Répondez ci-dessous 😉
              #4818
              carobaillard
              Participant

                Merci pour la superbe présentation de Fabien.
                Je me demandais à quel moment l’art a commencé à être excluant. Peut-être lorsqu’il a cessé d’être figuratif. Peut-être que ce n’est pas une démarche consciente de la part des artistes et des amateurs qui gravitent autour. J’en doute.
                La dimension sociologique est celle qui m’intéressait surtout à la lecture du sujet.
                A la question “L’œuvre doit-elle parler d’elle-même ou nécessite-t-elle une explication?” j’ai tendance à penser que tu as intérêt à prétendre que toute oeuvre te parle et t’émeuve sous peine de passer pour un inculte.
                Les superlatifs étant la règle pour qualifier les oeuvres qui sont censées nous boulverser, je rejoins l’intervention de Fabien : l’oeuvre est le fruit d’un travail qui parle en premier à l’artiste lui-même (surtout pour l’abstrait). La motivation “égoïste” n’en est pas moins noble et je ne trouve pas toujours opportun que le public s’en mêle en s’inventant des émotions et des lectures personnelles. Toute psychothérapie n’a pas de portée “géniale, incroyable, sublimissime” : je ne vois pas en quoi le public doit se sentir concerné par les tourments des artistes sous prétexte qu’ils prennent une forme picturale ou musicale.
                Mon avis est tout autre concernant les oeuvres ayant une portée politique, historique ou ayant quelque but d’entrer en communication avec le public.

                #4819
                Fabien
                Maître des clés

                  Merci pour les commentaires positifs concernant ma présentation. Afin de discuter la question de Caroline, une réponse du point de vue de la personne et une réponse d’un point de vue sociologique

                  Tout d’abord, le point de vue personnel. Je ne suis pas certain que l’art soit “excluant”, il parle au spectateur en créant une « émotion », une « fascination », un « décalage face à la banalité du réel » ou au contraire « rien du tout ». S’il ne propose pas une communion entre les êtres puisque chacun vit sa propre expérience, j’ai de la peine à comprendre comment il peut exclure : soit il y a adhésion, soit pas.
                  L’art contemporain, puisqu’il est plus crypté, n’arrive pas toujours à fédérer, à créer ce sentiment d’adhésion. Peut-être paradoxalement, il introduit une sorte de dissonance cognitive chez le spectateur en l’obligeant à se demander: “est-ce de l’art? Qu’est-ce qui fait que j’aime ou n’aime pas ?”. L’art contemporain est ainsi peut-être plus « philosophique ».
                  Pour ma part, je reste persuadé que même avec toutes les explications du monde, une oeuvre qui ne t’a pas “parlé”, créé ce décalage qui donnait l’impression de ne pas pouvoir expliquer pourquoi quelque chose s’est produit en toi, restera une sorte de « trait d’esprit » ou ne flattera que ton égo parce que tu l’auras compris qu’intellectuellement (pour peu qu’il y ait quelque chose à comprendre). L’oeuvre en question produira sans doute un sourire en coin avec un commentaire du type: “ah ah, je connais cette œuvre de cet artiste, c’est plus fin qu’on ne l’imagine!” mais on en restera là au niveau “émotionnel”.

                  Du point de vue sociologique, il est vrai que l’art contemporain semble s’adresser trop souvent à l’élite et si tu n’adhères pas, c’est que “tu es trop bête pour comprendre”. Mais finalement, quel que soit son milieu socio-culturel, notre réaction nous est toujours personnelle. Le fait d’adhérer sans « réfléchir » (ou plutôt sans « vivre cette émotion, ce décalage ») parce que nous faisons partie d’un groupe nous aliène.
                  S’il est difficile d’entraîner le sentiment, je suis cependant pour une éducation à l’art. On doit expliquer une oeuvre, la replacer dans un contexte, la discuter. Elle a sûrement plus à dire qu’on ne le croit et peut, même si elle n’est pas créatrice des traits cités plus hauts, repousser notre questionnement, ce qui est déjà quelque chose de positif. On se sentira moins bête face à l’élite et l’on pourra dire sans honte : « non, j’aime pas, parce que… ».
                  Ainsi en tant qu’enseignant d’art visuel, je présente aux élèves sans complexes des artistes que je n’aime pas en espérant susciter une réaction positive.

                  Enfin quant à l’aspect « déballage publique » de la production, c’est à nouveau une question de choix personnel de l’artiste. Certains artistes produisent uniquement pour eux et n’en font pas leur métier, d’autres vont plus loin, par besoin cathartique, besoin de partager, besoin de reconnaissance ou d’autres raisons qui leur sont propres. Quel que soit l’option choisie, libre au spectateur d’adhérer ou non.
                  Pour remettre la question dans son contexte historique, je suppose sans trop me mouiller que l’ « artiste » est quelqu’un qui exprime un message personnel depuis qu’il existe, soit environ la période de la Renaissance. Avant cette période, il n’y avait, pour caricaturer, que des « artisans » qui reproduisaient fidèlement la tradition, la nouveauté était à bannir. Au contraire, c’est après cette période que les artistes ont commencé à exprimer des messages plus personnels et à signer leurs œuvres. Actuellement, les artistes doivent innover sans cesse au risque d’être dépassés.

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