Cafephilos Forums Les cafés philo Les sujets du café philo d’Annemasse Que révèle la solitude ? Sujet proposé par Philippe, à partir d’un texte de Maria Rainer Rilke, lundi 03.03.2014 + Restitution + carte mentale

7 sujets de 1 à 7 (sur un total de 7)
  • Auteur
    Messages
  • #4844
    René
    Maître des clés

      Que révèle la solitude ?
      Sujet proposé par Philippe à partir d’un texte de Rainer Maria Rilke

      Comme d’habitude, on lira le texte ensemble, je suggérerai ma question et on fera un rapide tour de table pour recueillir les éventuelles questions alternatives.
      Voici un lien vers un entretien donné par C. Bobin à Psychologie magazine sur le thème de la solitude. Cliquez ici”
      Philippe.

      Rainer Maria RILKE :
      Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, ne l’accusez pas ; accusez-vous plutôt, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n’y a pas, en effet, de pauvreté ni de lieu indifférent. Et quand bien même vous seriez dans une prison dont les murs ne laisseraient rien percevoir à vos sens des bruits du monde, n’auriez-vous pas alors toujours à votre disposition votre enfance, sa richesse royale et précieuse, ce trésor des souvenirs ? Portez là votre attention. Cherchez à éveiller les sensations englouties de ce lointain passé ; votre personnalité en sera confortée, votre solitude en sera élargie pour devenir cette demeure à peine visible loin de laquelle passera le vacarme des autres.

      Je ne saurais vous donner d’autre conseil que celui-ci : aller en soi, soumettre à examen les profondeurs d’où surgit votre vie ; c’est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si la création est pour vous une nécessité. Acceptez cette réponse comme elle s’exprimera, sans chercher à démêler davantage. Peut-être apparaîtra-t-il que vous avez vocation à être artiste. Assumez alors ce destin, et supportez en la charge et la grandeur sans vous demander chaque fois quel bénéfice pourrait vous échoir de l’extérieur. Car celui qui crée doit être son propre univers, et trouver tout ce qu’il cherche en lui et dans la nature à laquelle il s’est lié.

      Mais il est également possible que vous deviez renoncer, après cette descente en vous-mêmes et dans votre solitude, à devenir poète (il suffit, comme je l’ai dit, de sentir qu’on peut vivre sans écrire pour être fondé à ne pas écrire du tout). Mais là encore, ce retour sur soi, auquel je vous convie, n’aura pas été accompli en vain. Votre existence, de toute façon, saura à partir de là trouver une voie propre.
      Rainer Maria RILKE, Lettres à un jeune poète, 1875-1926

      Merci Philippe pour cette proposition.

      #4853
      René
      Maître des clés

        Lors du débat, on a parlé du porc épic de Schopenhauer, il fait référence à l’insociable sociabilité de Kant :

        “Une société de porcs-épics se rassemblait, par une froide journée d’hiver, les uns très près des autres, pour se protéger du gel grâce à la chaleur mutuelle. Cependant ils sentaient tout autant leurs épines mutuelles ; ce qui les éloignait à nouveau les uns des autres. Et lorsque le besoin de réchauffement les rapprochait à nouveau, le second mal se répétait ; de telle sorte qu’ils étaient balancés entre ces deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une distance réciproque modérée, où ils pouvaient le supporter au mieux.
        – Ainsi le besoin de société, jailli du vide et de la monotonie de l’intériorité de chacun, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses propriétés repoussantes et insupportables fautes les éloignent à nouveau les uns des autres. La distance moyenne, qu’ils finissent par découvrir, et à laquelle une proximité peut perdurer, ce sont la politesse et des mœurs raffinées.
        – Certes par ce moyen le besoin d’un réchauffement réciproque n’est qu’imparfaitement satisfait, mais il a pour lui qu’on ne sent pas la pointe des épines.
        – Cependant celui qui a sa propre chaleur interne en quantité reste plus volontiers éloigné de la société, afin de n’infliger ni ne recevoir aucune peine”.
        Merci à Morbleu, pour son blog et cette référence B)

        #4854
        René
        Maître des clés

          Il a été question également d’une chanson de Barbara intitulée : La solitude

          #4855
          René
          Maître des clés

            Le mot “solution” a été comparé à celui de “solitude” mais les racines étymologiques de ces deux termes diffèrent.

            Solution :

            Nom commun formé ;par adjonction d’un suffixe “-tion”à partir du verbe latin “solvo” dont le participe passé est “solutus” et qui signifie ” je délie” puis je désagrège, dissous”
            Ce verbe latin se décompose lui-même en deux éléments :
            • ” luo” qui signifie ” délier,désagréger, laver, effacer”, racine issue du grec (ce qui explique qu’on la retrouve en français sous la forme “ly-“, le u grec ayant été transcrit en français par y ;
            • “se” préfixe indiquant la séparation .

            Ce mot est apparu en Français au XIVème siècle.
            D’après son étymologie solution signifie donc « action d’effacer en séparant ».
            Définition :
            Le mot « solution » désigne le dénouement d’une difficulté, d’une réponse à une question, à un problème.
            Merci à Carole et Anaëlle du lycée Augustin Thierry

            Solitude :
            Emprunté au latin classique “solitudo” « solitude, état d’abandon, vie isolée, sans protection », dérivé de solus (seul).
            Merci à CNRTL

            #4856
            René
            Maître des clés
              Restitution résumée de quelques interventions et problématiques 😉

              – Rilke dit en substance : « Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, questionnez votre manière de la vivre». En effet, le premier élan avec lequel on regarde la vie est projeté vers l’extérieur. Il faut ressaisir son regard pour se voir, le retour sur soi n’est pas automatique.

              Il y a plusieurs solitudes, et il y a un rapport à la solitude
              – Si on dort sans faire de cauchemar, c’est une solitude parfaite (Rires).
              – Une solitude sans conscience, est-ce une solitude ?
              – La solitude est une condition de l’homme. On est seul de la naissance à la mort, et on est seul par rapport aux grandes questions de la vie.
              – Le poète et philosophe Christian Bobin parle d’une matérialité de la solitude en ce sens où l’on est toujours dans un environnement donné, entouré par quelque chose, attiré par un livre….
              – La solitude permet d’être attentif à tout ce qui touche à nos attentes, à nos croyances, à notre fonctionnement.
              – La solitude est-elle une façon d’être présent à soi-même ?
              – La solitude est un retour, choisi ou subi, sur soi.

              La solitude est-elle une expérience subjective ?
              – Chacun met une expérience personnelle derrière le mot « solitude ». On parle du sentiment de solitude, lequel peut nous surprendre en de multiples occasions, que nous soyons seuls ou pas.
              – Il faut distinguer le fait d’être physiquement seul, et le fait de se sentir seul de façon subjective et intérieure.

              Sommes-nous faits pour être seuls ?
              – L’expérience montre que la solitude est souvent mal vécue, les gens en souffrent.
              – La solitude révèle que l’homme est un animal grégaire, il est fait pour vivre en société.
              – C’est la métaphore du porc épic (Schopenhauer). Les porcs-épics, en cherchant à se réchauffer, se piquent les uns les autres mais, en s’éloignant du groupe, ils prennent froid.

              La solitude, la société, et le fait d’être différent
              – Partout, l’individualisme triomphe dans notre société, l’individu est célébré en tant qu’il se réalise seul, qu’il est un être entier, qu’il développe toutes ses potentialités.
              – Être libre, est-ce être seul ?
              – La question de la solitude est typique des sociétés industrielles ; dans d’autres cultures on ne la perçoit pas de la même manière. Ici, on meurt dans des hôpitaux, ailleurs on meurt entouré.
              – La solitude est une abolition de la relation concrète, mais si je ne suis pas compris, je peux me sentir seul.
              – On est toujours entouré, la solitude n’existe pas.
              – Entendre que la solitude n’existe pas me fait bondir. Je viens d’ailleurs et, quand j’entends les gens d’ici avec leurs traditions, je me sens très seule, je n’ai pas la même culture.
              – Se sentir seul, ce n’est pas être tout seul en tant que personne, c’est se sentir différent des autres.

              La solitude est-elle indispensable ?
              – Je vois autour de moi des personnes qui sont incapables de solitude, la relation établie avec l’autre répond alors à des automatismes, elle n’est pas personnelle.
              – Dès l’instant où on a une histoire personnelle, on connaît la solitude, elle n’est pas indispensable, elle est inévitable.
              – Selon qu’on soit vide ou pas, selon qu’on la subisse ou qu’on la choisisse, la solitude révèle la capacité ou l’incapacité à se faire face.

              Qu’elle soit subie ou choisie, la solitude change-t-elle de nature ?
              – Comment la solitude se révèle-t-elle à soi-même ? Pourquoi est-elle vécue tantôt comme un délitement intérieur, tantôt comme une révélation de soi ?
              – Qu’elle soit voulue ou subie, il me semble que la solitude reste de même nature.
              – La différence tient éventuellement dans le fait que, si elle est subie, elle peut faire peur et on peut ne pas en prendre la mesure.

              La solitude conduit-elle à une créativité ?
              – « Certaines journées sont comme des cailloux, dit Christian Bobin, elles ne produisent rien ». Quel intérêt y-a-t-il à se confronter à de la solitude ?
              – La solitude est le seul moyen d’accéder à sa singularité propre, autrui est une distraction.
              – Les échanges peuvent certainement nourrir cette singularité après coup, mais cette dernière ne se révèle que lorsqu’on est seul.
              – Sans solitude, il n’y a rien à créer, et s’il n’y a rien à créer, il n’y a rien à partager.

              Y-a-t-il des liens entre la solitude, la poésie et le sentiment artistique ?
              – Lorsque l’extérieur (ce qui nous entoure) confronte l’intérieur (ce qui est en nous), cela touche le ressenti qui, lorsqu’on l’évoque, peut conduire à des créations.
              – Cela demande un certain sacrifice, c’est pour cette raison que Rilke, en tant qu’auteur et poète, engage à assumer sa solitude. Ce n’est pas toujours facile.
              – Je ne suis pas vraiment d’accord, nombreux sont ceux qui créent sans être seuls, ils écrivent dans des lieux publics, sur les terrasses de cafés, ils s’inscrivent à des ateliers d’écriture.

              Peut-on être optimiste face à la solitude ?
              – Selon Rilke : il s’agit d’être à soi-même son propre univers, même en prison, on peut être habité de l’enfance qui est en nous.
              – J’imagine que c’est une vision assez optimiste de la solitude. Tous les otages ne s’en sortent pas si facilement.
              – De son côté, Christian Bobin écrit « qu’on n’est jamais abandonné, jamais, jamais, jamais ». Or, c’est tout le contraire que l’on éprouve lorsqu’on est confronté à la solitude.
              – Le sentiment d’abandon se comprend assez bien, il n’y a pas d’enfant qui n’éprouve pas le sentiment ou la peur d’être abandonné. Or, dit Christian Bobin, le fait d’être aimé une fois dissipe ce sentiment.
              – Faut-il supporter l’expérience de la solitude sans y mettre de limite ?

              De la solitude comme d’une fuite, comme une incapacité à être avec autrui ?
              – Le choix d’être seul peut être une fuite, un évitement de l’autre pour ne pas se confronter à soi-même.
              – L’enfer, c’est soi-même, ce ne sont pas les autres.
              – Quand on tend à être soi-même, l’autre est une difficulté. Est-ce qu’on perd de sa vérité dans sa relation à l’autre ?
              – La solitude peut révéler une peur d’être amputé d’une part de soi en la présence de l’autre.
              – Qu’est-ce qui est difficile à entendre en soi, qu’est-ce qui est difficile à entendre chez l’autre ?
              – Être avec l’autre confronte-t-il à une solitude insupportable que chacun porte en lui-même ?
              – Craignons-nous que l’autre ne nous devienne insuffisant ?
              – La solitude est-elle fonction des attentes que nous avons d’autrui ?

              Un égoïsme salutaire
              – Bobin valorise la solitude bien qu’il passe certaines journées avec le sentiment d’être un caillou. Mais, en ce qui le concerne, il y a toujours un miracle qui va se produire, il va se sentir en paix, avoir le sentiment d’une ouverture et d’un lien au monde.
              – Peut-il supporter la solitude dans la mesure où elle lui permet de recréer un lien avec le monde, en particulier par les livres qu’il écrit ?
              – Si écrire et être seul sont des choix égoïstes mais créatifs, je revendique mon égoïsme.
              – Le spleen de Baudelaire, la nausée de Sartre sont-ce de vraies solitudes ou l’expression d’un mal-être qui débouche sur une création ?

              Les limites de la solitude
              – Christian Bobin cherche la solitude, mais il en souffre à certains moments. Je pense que toute personne qui est séduite par la solitude finit par la subir.
              – Il y a un rapport à soi et à la solitude qui n’est pas toujours contrôlé. Parfois on tombe dedans, on entre en dépression, on connaît éventuellement des stades de panique.
              – Au moyen âge, les moines qui vivaient l’épreuve de l’acédie, n’étaient pas épargnés par le suicide. L’espérance divine était alors vaine face au vide existentiel.
              – Y-a-t-il une manière d’entendre « le chant » de la solitude sans qu’il ne nous détruise ?

              La vraie solitude est-elle le vide existentiel ?
              – Il y a de grandes solitudes qui sont liées à de grandes dépressions, elles résultent en l’absence d’envie, elles conduisent à des états morbides.
              – Dans la mesure où l’on ne rencontre que le vide, l’ennui et l’angoisse, on est alors dans la solitude. C’est à ce moment-là qu’on est confronté au vide existentiel. Tout ce qui est autour, c’est du pipeau.
              – Dès que la solitude devient féconde, pour moi ce n’est plus de la solitude.
              – Quand on questionne la solitude de façon radicale sous l’angle de la question existentielle, je me demande dans quelle subjectivité on se trouve.

              La solitude est-elle morbide ?

              – Quand on recherche la solitude au point où Bobin la recherche, retiré du monde, sans T.V. , durant des années, je me demande si cela ne cache pas quelque chose de tragique.
              – On parle de la solitude comme de quelque chose de créateur, mais selon moi, dans l’absolu, la solitude pousse au suicide.
              – D’après Christian Bobin, si la solitude n’est pas contrebalancée par autre chose, elle conduit vers une ligne de fuite « autiste ».
              – On peut ressentir intérieurement le désordre mental de personnes psychotiques avec lesquelles on travaille. Quant à moi, je ne savais plus si ces personnes faisaient écho à des aspects psychotiques qui m’étaient personnels, ou si j’étais désarmé face à ces personnes ou influencé par leurs émotions.
              – Le sentiment de vide existentiel est-il si intime que seul celui qui le vit sait ce qu’il vit. Le sentiment de vide existentiel est-il partageable ?

              La solitude est-elle sans réponse ?
              – Je trouve que la solitude est partageable car, ce soir j’ai l’impression qu’on a épluché ma vie : dépression, tentative de suicide, écriture.
              – Je pense que certains aspects de la solitude sont « pathologiques », ils ne sont pas partageables en ce sens où ils sont insupportables, tant pour soi que pour autrui.
              – Il y a des aspects en nous qui sont non construits et complètement déstructurés. Le piège serait de considérer qu’il y a de la vérité intangible dans ces replis de la personnalité.
              – Si on est là ce soir, c’est qu’on essaie d’avoir des liens les uns avec les autres, on essaie de voir ce que recouvre une grande solitude. Est-elle notre seule et vraie réalité ?
              – Si l’on se réfère au bouddhisme, il est dit qu’il peut aider à prendre conscience du caractère illusoire du vide, de soi et de tout ce qui nous entoure : dans ce cas c’est une sacrée libération.
              – Mais la méditation n’est-elle pas aussi, pour la personne qui s’y adonne une recherche d’équilibre assumée ?

              Si on est conscient de son enfance, on peut aller vers soi-même.
              – Dans le texte de Rilke, il est question du recours à une enfance « royale et bienheureuse », mais pouvons-nous assumer notre solitude si notre enfance a été malheureuse ?
              – La solitude révèle une « matière affective », si personne ne nous a conduit à l’exploiter positivement, on peut se sentir accablé.
              – Dès la naissance, on a besoin d’être entouré.
              – La dépression ressentie dans la solitude serait-elle fonction de l’absence d’aide ?

              Rebaptiser la solitude
              J’entendrais dans le mot solitude « soi-étude », et je la rebaptiserais « étude de soi et de la relation à soi ». Cette relation à soi peut être insoutenable, comme elle peut être magnifique.

              Ce sera notre conclusion du moment 😉


              L’avis d’un participant concernant notre échange ce soir : Ce débat ne m’apporte rien.

              – Je veux exprimer non pas une critique, mais un ressenti, Je reste sur ma faim car j’ai l’impression que nous n’avons pas posé le problème central. Je ressors non informé, je n’ai pas avancé d’un poil.
              – Si on met ensemble les interventions, je trouve qu’il y a un continuum dans le débat. (Réponse d’un autre participant.)

              Envie de réagir ? Repondez ci-dessous, ou contactez-moi :cheer:
              #4857

              Pour nombre de génies, la solitude semble avoir été le creuset d’une pensée originale.
              La solitude peut se révéler comme étant une porte d’accès à l’universel.

              #4859
              René
              Maître des clés

                Merci Marie pour ta contribution. Peut-être cette dimension d’une ouverture à l’autre et d’un universel nous a manqué,
                j’ai souhaité l’ajouter dans la carte mentale ci-dessous.

                J’ai le sentiment finalement que la question de la solitude pose une question centrale :
                La solitude que je vis permet-elle de me construire (d’aller vers une singularité féconde)
                ou conduit-elle à m’auto-détruire (isolement, perte d’envie, grande dépression, acédie) ?
                Comment répondre à une telle question ?
                Si la solitude que j’éprouve me conduit à mieux me relier au monde, à m’ouvrir aux autres,
                est-ce alors le signe que ma solitude me transforme d’une façon positive ?

                La carte mentale est ci-dessous. Si elle n’est pas visible, vous pouvez la télécharger ci-dessous, ou vous cliquez sur ce lien ici

                Cartementalequervlelasolitude.pdf

              7 sujets de 1 à 7 (sur un total de 7)
              • Vous devez être connecté pour répondre à ce sujet.