Cafephilos Forums Les cafés philo NOUVEAU, PRATIQUE PHILO A VISEE DE CONNAISSANCE DE SOI. GRENOBLE Séance 7. thématique abordée : crise existentielle et perception de soi : mon environnement est-il réel ?

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    René
    Maître des clés

      Séance 7 du dimanche 14 juin 2026
      Crise existentielle et perception de soi : mon environnement est-il réel ?

      Nous étions trois à cette séance : un nouveau participant et un habitué (qui, cette fois, vient plutôt en tant qu’observateur). La séance a pris ainsi la forme d’une « consultation ».

      Ce qui amène le participant (le consultant)
      Depuis le collège, se pose beaucoup (trop) de questions. Cette période est marquée par une crise existentielle précoce. Elle est donc difficile à gérer à son âge, notamment dans son rapport à ses camarades, qui ne partageaient ni son questionnement ni ses préoccupations.
      > puis, quelque chose a aidé le consultant à se définir : la créativité via l’informatique, les projets personnels et le fait de concrétiser ses propres idées.
      > Aujourd’hui, l’enjeu principal pour le consultant (master en mathématique) est de canaliser cette profusion d’idées et d’envies.

      De mon côté (René, en tant que « consulté ») les questions que je me pose :
      Qu’est-ce qu’une crise existentielle ? (En bref, c’est un concept sartrien selon lequel, la vie n’a aucun sens, ce qui renvoie une angoisse existentielle, celle de sa liberté, puisque rien ne nous détermine sinon les choix que nous faisons. De ce point de vue, Dieu et/ou les responsabilités que l’on se donnent ne sont que des excuses (des mensonges, de la mauvaise foi) pour se donner des prétextes à vivre. Sans eux, notre vie est dépourvue de sens. On dépasse la crise existentielle par un rapport authentique à soi-même et à la vie elle-même, ce qui suppose d’assumer l’absence préétablie de sens de la vie ainsi que sa propre fin (la mort qui, alors, n’est plus un problème).
      Piège-enjeu-défi de la crise existentielle : ne se réduire ni soi ni autrui à des objets, à des moyens et à des logiques utilitaristes. En effet, selon Sartre, l’existentialisme est un humanisme. Le paradoxe étant de faire de soi et d’autrui des objets, alors que nous sommes des sujets doués de conscience et de liberté. (Voir ici, l’intro et le compte-rendu sur notre forum).

      Mais qu’est-ce qu’une crise existentielle pour notre consultant ?
      Selon ses propres mots, les « comment ça marche » cèdent la place aux « pourquoi », les questions du sens l’emportent sur les « comment ». Mais ce que j’ai compris, c’est que je me définissais par l’action et par les interactions. Exister = apporter des changements au monde, agir sur son environnement. C’est sans doute pour cela que je me suis senti mieux en me mettant en action.

      Une réflexion post séance :
      Le consultant questionne probablement une autre manière de concevoir le dépassement de la crise existentielle, puisque la « mort » n’est pas ou n’était pas le problème central à son questionnement. Nous verrons plus loin ce qui, éventuellement, se présente comme un point aveugle à son questionnement. En attendant, nous (en tous les cas, moi, René, dans cet exercice de « consultant), je ne peux m’en tenir à la référence sartrienne, toute pertinente qu’elle puisse être pour des personnes autrement structurées dans leur psychisme.

      Extrait de dialogue qui a suivi (reformulé pour la fluidité de la lecture) :
      René:
      Tu te définis par l’action, par le pouvoir de transformer le monde (d’agir sur ton environnement et (autrement dit) par une faculté augmentée d’être en interaction, c’est cela ?
      Sous questions et questionnement explicite : qu’est-ce que changer le monde (et/ou son environnement), qu’est-ce qu’agir sur lui ? Quand est-ce que cela a commencé ?

      Consultant : ça commencé à la fin de collège/lycée. Il y a d’abord l’action, tandis que la compréhension vient a postériori. Le simple fait d’interagir avec son environnement le modifie.

      René: Ce n’est donc pas ce que l’on fait (le contenu de l’action), mais une attitude, des manières d’être et le fait d’une conscience consciente d’elle-même et de son niveau d’implication dans ses rapports avec le monde (l’environnement) ?

      Consultant: Oui, et c’est aussi social : les autres font partie de notre environnement. L’interaction crée un échange, une dynamique, et même un “nous”.

      Un commentaire :
      Lorsque le « soi » est vécu comme connecté à un « nous », cela pose de nombreuses questions : Est-ce seulement une perception ? Cette perception est-elle une réalité non seulement propre au consultant, mais est-elle également effective et efficiente/pertinente ?
      Autrement dit : si la connexion avec autrui est pertinente et effective, elle doit pouvoir s’objectiver et se vérifier dans les faits. Par exemple, lorsque le consultant rencontre autrui, le sentiment de décalage avec autrui doit se dissiper et laisser place à des interactions pertinentes, possiblement gratifiantes et partagée par chacun. Mais comment cette conscience (ou ce sentiment ?) « connectée » à soi et à l’autre est-elle venue à notre consultant ?
      Par ailleurs, si le consultant se sent connecté à autrui, est-ce réciproque ? Autrui se sent-il connecté au consultant ? Partagent-ils ensemble des rapports (et des sentiments) de reconnaissance partagée ?

      Reprise du dialogue :

      René: Comment expliques-tu cette interaction et cette prise de conscience ?

      Consultant: Comment en ai-je pris conscience ? Je ne suis pas sûr de comprendre.

      René : Oui, comment te sont venues ces idées ?

      Consultant: Cela vient surtout de mon stage et d’une lecture sur l’accélérationnisme, qui m’a beaucoup parlé. L’idée centrale est que l’être évolue en augmentant sa capacité d’interaction avec le monde. Cette évolution ne concerne pas seulement les gènes, mais aussi les idées, les « mèmes », qui se transmettent et se sélectionnent.

      René: Et comment améliore-t-on cette capacité d’interaction ?

      Consultant: Par la culture, par exemple. Elle fonctionne comme un ensemble d’idées qui évoluent : certaines se transmettent mieux que d’autres, un peu comme dans un darwinisme des idées.

      René: Il y aurait donc un darwinisme des idées.

      Consultant: Oui. Mais il est difficile d’expliquer comment les choses deviennent ce qu’elles sont, car il y a trop d’étapes. L’auto-conscience serait peut-être ce moment où l’on tente de comprendre comment on en est arrivé là.

      Un éclairage philo :
      Qu’est-ce que la conscience ? Étymologie : cum-, « avec », et scire, « savoir ») la conscience désigne ce qui se sait avec « science » (savoir). C’est l’idée de justifier (expliquer) ce que l’on sait. C’est une épistémologie. Mais on peut distinguer des degrés de conscience :
      1° avoir conscience de quelque chose = avoir des perceptions plus ou moins fines des choses, des gens => registre plus ou moins grand du spectre de la conscience. On est dans le registre de la perception. Il n’y a de la conscience qu’en raison de ce qui est perçu.
      2° Sur un autre plan, on distingue également une conscience « morale » (la sensibibilité n’est pas relative qu’aux seul spectre du perçu, mais également à des émotions ressenties, éprouvées). Cette conscience est conscience de soi par le ressenti (eastésia – esthétique), elle peut être également conscience d’autrui, de son état d’esprit et/ou émotionnel.  Il s’agit alors d’une conscience de soi qui implique une conscience d’autrui, mais aussi des effets de soi sur autrui et inversement, d’autrui sur soi. C’est une conscience éprouvée de ses interactions.
      3° Enfin, il y a une conscience délibérément réflexive. C’est une conscience qui peut questionner les présupposés de sa pensée. Elle se donne les moyens d’être à distance d’elle-même. Elle peut rendre compte de sa propre pensée à partir d’un tiers extérieur à elle-même ou à partir de la possibilité qu’elle se donne de s’extraire d’elle-même.

      Enfin, précisons que, dans le courant de la phénoménologie (Husserl), il ne serait y avoir de conscience sans objet. Autrement dit « toute conscience est conscience de quelque chose », tandis que cette même conscience serait « intentionnelle » (naturellement orientée, y compris inconsciemment ou involontairement orientée).
      Or, notre consultant semble faire référence à une conscience qui a conscience d’elle-même en tant qu’elle est consciente de tout ce qui passe à travers elle, d’où le sentiment d’une auto-conscience : une conscience consciente d’elle-même, de ce qui passe en elle et de son rapport aux autres. Ce serait comme une sorte de « pleine conscience ». Mais est-ce seulement un état de conscience, une impression et/ou une conscience effective et pertinente de soi et de ses rapports à son environnement ?

      Extrait de dialogue qui a suivi (reformulé pour la fluidité de la lecture) :

      René: Et quelles questions cela te pose-t-il aujourd’hui ? Est-ce que cela t’a conduit ici ?
      (En fait, en tant que consulté, il s’agit de rechercher chez le consultant les questions qu’il se pose, et non pour moi, de m’empresser à un jugement normatif (ce n’est pas normal d’être ainsi). Comprendre vaut mieux que « normer, catégoriser, classer, juger ou poser un diagnostic…). On peut faire référence à Canguilhem (le normal et le pathologique). Il s’agit d’écouter au mieux pour comprendre/percevoir d’où parle le consultant.

      Consultant: Je ne me pose pas toujours des questions, j’ai plutôt des réponses sans réussir à formuler les questions. En situation de crise existentielle, on ne sait pas forcément que ces questions existent, ni comment les dire.

      René: Ces questions peuvent venir de la solitude, du manque de sens ou de l’incompréhension de soi et des autres.
      (Je suggère cette possibilité car la « conscience » est toujours « motivée » (intentionnée).

      Consultant: D’accord, mais poser une question, c’est déjà y mettre une intention ; en ce sens, la question contient une forme de réponse.

      René : Est-ce que l’intention précède l’action ?  Donne-t-elle une direction à ce que l’on fait et à la manière dont on existe ?

      Consultant: Pour moi, l’intention naît quand on revisite son passé pour créer du nouveau. On remobilise sa mémoire, des connaissances, puis on se projette à partir de son expérience ; cette projection oriente la pensée avant que la réalité ne se produise.

      René: Et l’intention, dans ce processus ?

      Consultant: C’est peut-être la projection : un processus élémentaire de création. Avoir une intention de faire ou de penser, c’est déjà créer quelque chose.

      Une post-réflexion
      C’est comme si l’intention n’était pas antérieure (cause et moteur d’une action), mais en vue d’un horizon (l’intention existerait par anticipation/projection). En cela, l’intention est susceptible de créer la réalité attendue. Question : jusqu’où sommes-nous dans une sorte de prophétie auto-réalisatrice ? ( Sociologue fonctionnaliste Robert K. Merton à partir du « théorème de Thomas » : « Si les hommes considèrent des situations comme réelles, alors elles le deviennent dans leurs conséquences.)

      René: Où places-tu la mort dans tout cela ?

      Consultant: Pour moi, toute action crée localement de l’ordre = extropie, niveau 1er d’une mort, il y a donc un gain par un degré d’organisation plus complexe), mais en puisant de l’énergie dans l’environnement, et donc au prix d’un désordre (dissipation d’énergie) plus global. En somme, on ne réduit l’entropie localement et provisoirement, tandis que l’entropie générale reprend le dessus.

      René: C’est donc une transformation locale et temporaire, qui finit par s’effacer à l’échelle de l’univers.

      Consultant: Oui. Mais la mort a aussi une fonction positive : sans elle, il n’y aurait ni naissance ni renouvellement. Elle participe donc au processus de création et à l’amélioration continue de notre interaction avec le monde.

      René: Ce que tu dis rejoint des questions philosophiques anciennes : le principe de conservation de la vie (le conatus) et le fait que cela s’inscrive dans un rapport entre vie et mort.

      Commentaire : La mort a souvent été pensée comme une inquiétude ou une angoisse à dépasser, notamment via des manières de se la représenter (la mort n’est rien pour nous – Épicure) ou de savoir la vivre authentiquement (approche traditionnelle et/ou existentielle, par exemple, mourir pour la gloire, avec bravoure, avec dignité ou comme si de rien n’était – avec détachement). Toutefois, la manière dont on comprend la mort influence notre rapport à la vie, au sens qu’on lui donne. En conséquence, le sens que l’on donne à la mort conditionne celui que l’on donne à la vie, à la politique, à l’amour, aux autres, à l’environnement, aux vivants en général.

      Consultant: La mort ne m’a jamais vraiment fait peur ; je cherche plutôt à comprendre pourquoi. La question qui m’a le plus marqué est : mon environnement est-il réel ? Ma réponse a souvent été : peu importe, car cette réponse me convenait.

      Fin du compte rendu (mais pas de la séance).

      Je termine le compte-rendu ici, car la rencontre a été assez dense. Mais nous touchons là au cœur de la question qui se pose pour le consultant (à mon sens, et à la lumière de cet entretien).
      En effet, la question « mon environnement est-il réel ? » suppose un décalage entre soi et le monde. Ce décalage peut être compensé par une surconscience de soi et de son rapport au monde. Ce qui semble « annihiler » ou « neutraliser » le problème initial de l’angoisse existentielle. De fait, « peu importe » la cause initiale, sous-entendu, elles sont multiples et, finalement, ce n’est plus le problème.
      Bien que plusieurs facteurs aient pu contribuer à ce décalage qui conduit à la question : mon environnement est-il réel ? Il n’est pas impossible que ce soit le point aveugle évoqué en début de séance. Si c’est le cas, il peut être important de « travailler » à une meilleure « connexion » (qualité de relation) avec son environnement / entourage.

      Dans la suite de l’entretien, d’importants sujets ont été encore évoqués. Citons s’en quelques-uns :
      Est-ce la solitude, le manque d’interaction, le sentiment de n’être pas compris, l’usage excessif (peut-être) des écrans au détriment d’une socialisation effective dans de véritables interactions avec son environnement, qui sont peut-être cause de ce décalage avec l’environnement ? Le consultant est-il doué d’une sensibilité inhabituelle, et avec laquelle il doit apprendre à composer ?
      Selon ses propres mots : Je n’ai pas vraiment été seul, mais plutôt mal compris. Comme je posais très tôt des questions, je manquais d’interactions avec mon environnement. Ce sont les autres qui m’ont aidé à en sortir ; seul, je n’y serais sans doute pas arrivé.
      Il me semble alors pertinent d’encourager une attention qui porte sur le sens de l’autre et de ce que l’on partage avec autrui et, inversement, ce qu’autrui vit et éprouve dans le partage avec soi.

      Distinguons, à propos des interactions :  la qualité, la diversité, leur nombre, leur profondeur, la pertinence et le sens qu’elles ont pour soi. Cette proposition peut aller dans le sens du consultant, tout en lui permettant d’être attentif à la « sensation de décalage » avec l’environnement/l’entourage.
      Distinguons également les effets à court, moyen et long terme dans les interactions que nous engageons, et de la manière dont elles nous affectent. En effet, il est fort possible (c’est une thèse à ne pas négliger) qu’aucune interaction ne soit neutre en elle-même. Autrement dit, toute interaction, en ce qu’elle transforme chacun, comprend une relative « positivité » (principe vertueux de reconnaissance partagée) ou « négativité » (principe selon lequel l’un l’emporte au détriment de l’autre). Et cela ne conduit pas à vivre les interactions de la même manière, comme si elles étaient toutes sur le même plan (quasi universelles et métaphysiques, le tout englobant le tout et ses parties dans un même mouvement). Chaque interaction nourrit une positivité et/ou des difficultés ou des négativités plus ou moins fines en fonction de la réflexivité que l’on engage, en fonction du long, moyen ou court terme que l’on perçoit, en fonction de la profondeur sur laquelle on travaille.

      De mon côté, notre rencontre m’a fait « réfléchir ». J’imagine, en réalité, qu’il faudrait poursuivre les entretiens… Mais peut-être en privé (?). En effet, je « crois » que ce consultant est dans un processus de « co-construction » de lui-même et avec autrui. Autrement dit, son devenir se transforme non seulement par ses interactions, mais également par la « méta-réflexion » qu’il construit à son propos.

      Merci pour votre attention.
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      René Guichardan, café philo de Grenoble.
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