Cafephilos Forums Les cafés philo Philosophie, des interviews, des conférences, des cours sélectionnés pour leur intérêt Spinoza, selon Deleuze et d’autres interprètes. En gros, mais aussi dans le détail, comprendre Spinoza.

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  • #6804
    René
    Maître des clés


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      Les cours de Deleuze sont une véritable surprise. Mais il vaut la peine de connaître (peut-être ?) Spinoza et un peu la philosophie avant de l’aborder directement via Deleuze. Cela dit, aussi abscons que peuvent vous paraître certains passages, d’autres vous apparaîtront, je n’en doute pas, lumineux.

      Je posterai dans le fil de ce forum quelques notes que j’aurais pu prendre ici ou là à l’écoute de son cours. Dans un temps ultérieur, je ressaisirai ces notes pour en faire des résumés, voire des schémas ou une construction organisée.
      Pour ceux qui ne connaissent pas Spinoza, j’ai personnellement appris à le lire par la lecture de :
      Spinoza pas à pas. Ed. Ellipse. Auteur: Ariel Suhamy

      Sinon, les cours du Précepteur constituent certainement une petite initiation. Par exemple, celui-ci : Dieu n’attend rien de vous.
      J’ai apprécié aussi le cours de Kosmos, sur sa chaine ici, tout à fait abordable et plutôt précis par rapport aux concepts de Spinoza.

      Dès que l’on veut approfondir Spinoza dans le texte (ou pour accéder plus rapidement à la compréhension du cours de Deleuze, il est indispensable d’avoir une idée des éléments techniques de la géométrie de l’Ethique. Vous les trouverez dans ces deux vidéos, de Spinoza par les schémas. Durée 16 et 30 mn.

      La traduction que je préfère de l’Ethique est celle de Maxime Rovere, chez Flammarion (interview ici)
      Sinon, on trouve le texte dans selon la traduction de Bernard Pautrat (Points) ici.
      Il existe une version wiki, ici, (parfois plus pratique pour trouver les repères (Livres, propositions, axiomes, scolies, etc.)
      Une autre conférence de Maxime Rovere : Le dieu de Spinoza à Cannes Université le 29 avril 2022

      Enfin, une dernière remarque, je crois avoir observé 3 ou 4 raisons de s’intéresser à la philo et/ou de participer à des cafés philo :
      1° les personnes qui recherchent des réponses, voire des formes d’espérances, s’intéressent à la philo et viennent parfois à des cafés philo. (L’appétence pour le sens est premier)
      2° Les personnes qui ont besoin de vérité (de sens, d’éthique) et qui s’intéressent également à tous les savoirs (sciences humaines, sciences du vivant et sciences dures) peuvent venir à la philo et fréquenter des cafés philo. (L’appétence pour les savoirs et le sens sont premiers)
      3° Les personnes qui ont besoin d’organiser leurs pensées, de la structurer peuvent venir à la philo et à des cafés philo. (L’appétence pour les savoirs, le sens, la pratique, la pertinence et un certain rapport à la vérité des faits, sont premiers)
      4° Pour les profs de philo, c’est autre chose, eux ont besoin d’enseigner. J’ignore souvent comment leur est venu le goût de la philo, mais je les vois peu dans les cafés philo. C’est probablement dommage qu’ils ne se prêtent pas à cette parole venue de tous les vents. Problème de temps, de classe sociale, de trajectoire, comme dirait Bourdieu ?
      Enfin, il y a des personnes qui se sont éloignées de la philo, car elle ne leur apportait pas suffisamment de vérité (ou de substance), je pense, pour ne citer que les plus connus, à Claude Levis Strauss, Maurice Godelier, Philippe Descola, Arturo Escobar, Bourdieu, en bref, des anthropologues ou des sociologues, mais il y a certainement d’autres disciplines qui sont concernées.
      Mon explication à ce désistement ? D’après les dire des auteurs précités, la philosophie peut manquer de réalisme. Si son apport est indéniable pour la maîtrise des concepts et la possibilité de les questionner, son hyper-spécialisation et son absence de rapport au réel par absence de transversalité (quand elle ne s’appuie pas sur d’autres disciplines – anthropologie, sociologie, psychologie, économie, histoire, etc.) tend à isoler la philosophie sur elle-même et à en faire une discipline purement “culturelle”, sinon spéculative, rhétorique. Par ailleurs, les différentes branches de la philosophie se mettent en concurrence entre elles jusqu’à se dénier : phénoménologie et pragmatisme, école de Frankfort contre l’approche analytique angloxasone. Autrement dit, la philosophie perd sa capacité critique et le sens pratique d’une éthique, pourtant indispensables à nos manières de penser l’humain, à nos manières de faire société.
      Idéalement, je pense qu’il convient de faire un usage des savoirs selon une démarche de recherche et de questionnement dans un premier temps (pour la curiosité, le plaisir d’apprendre, de comprendre d’autres points de vue, de former sa pensée) puis, dans un second temps, de mettre nos savoirs (notre compréhension du monde) face à des pratiques, à l’épreuve des faits, à l’épreuve d’une réalité.
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      Quelques notes

      Deleuze pose la question : Pourquoi ce rythme si différent entre les démonstrations, les propositions et les scolies (dans l’Éthique) ?

      Sa réponse : Alors que les existants (les étendus – tout ce qui existe) sont dans l’Être, pourquoi Spinoza ne commence-t-il pas par l’ontologie (la science de l’Être) ? Selon Spinoza, l’Être est une substance absolument infinie (ce n’est pas une essence) et c’est ce qu’il appelle Dieu. Or, l’Éthique, ne commence pas par Dieu, mais par De Dieu (au sujet de Dieu). Et il faut cinq définitions et une dizaine de démonstrations pour définir l’Etre (Dieu). L’Ethique commence par le chapitre Dieu, mais pas par sa définition. Il commence par les éléments constituant sa substance, à savoir, les attributs.

      La raison oblige que nous ne commencions pas par l’être (de Dieu) mais exige que nous y arrivions le plus vite que possible. Ce sont les dix premières démonstrations du livre 1. Il nous faut donc commencer par ce qui donne accès à l’être, et non par l’être. C’est un problème.

      Mn 26 : Il y a un rapport de vitesse et de lenteur entre les éléments (les corps, les substances, les essences, les éléments non formés, informels, indéterminés). Les différences de vitesse entre les éléments constitueront la forme du corps – la physique retrouvera cette manière de penser la physique, ça arrive tout le temps ce genre de chose.

      Les cris de Spinoza ne sont pas dans les “démonstrations” (de l’Éthique), mais dans les scolies, quand il parle du bébé, de l’ivrogne, du somnambule (qui peut m’assassiner dans son sommeil).
      Mais fondamentalement : ON NE SAIT PAS CE QUE PEUT LE CORPS

      mn 31 : il y a un parallélisme entre le corps et l’âme.
      L’être est substance, mais substance absolument infinie, possédant tous les attributs (une infinité d’attributs).
      Nous (les êtres humains), nous ne connaissons que deux attributs (de Dieu) : l’étendu (tout ce qui existe dans le temps et l’espace) et la pensée.
      Nous (les êtres humains) ne sommes pas substance, seul Dieu l’est. Or il est infini, il ne peut être divisé, tandis que l’être humain est fini, il n’existe pas par lui-même (mais par autrui et par Dieu), donc, il ne peut pas être “substance” au sens spinozien. Donc le mot substance est équivoque. Le mot substance se dira par analogie. L’analogie, c’est le statut du concept en ce qu’il a plusieurs sens. Le mot substance a plusieurs sens, ces sens ont des rapports d’analogie.
      mn 37 > De même que Dieu n’a besoin que de soi pour exister (il est cause de lui-même), moi, comme humain et être fini, je n’ai besoin que de Dieu pour exister. La substance est UNIVOQUE chez Spinoza. L’Être en tant qu’Être n’est rien d’autre que substance. C’est le point de départ de l’ontologie de Spinoza. L’Être se dit de ce qui est, et c’est aussi, l’étant, l’existant. Mais l’inverse n’est pas vrai : l’étant n’est pas substance.
      Il s’agit là d’un scandale pour Descartes et pour toute la pensée chrétienne : ce qui est n’est pas substance, ni attribut.
      La substance, c’est l’Être, les attributs, ce sont les éléments de l’être. En conséquence, tous les attributs sont égaux. Il n’y a pas de supériorité d’un attribut sur un autre. C’est la philosophie la plus anti-hiérarchique qu’on n’ait jamais faite.
      Du point de vue de Spinoza, la pensée ne vaut pas mieux que l’étendu, l’âme ne vaut pas mieux que le corps.

      Reprenons : s’il y a univocité de l’Être, si c’est l’un qui dépend de l’Être, et non l’Être qui dépend de l’un, s’il n’y a que l’Être et ce dont l’Être se dit, et si ce dont l’Être se dit est dans l’Être, si l’Être « comprend » ce dont il se dit, le contient (du point de vue de l’immanence), d’une certaine manière, tous les êtres sont égaux.
      Tous égaux, mais en tant que quoi ? Une pierre et un sage, un cochon et un philosophe, en tant qu’existant, ça se vaut.
      Mais cela ne signifie pas que tous les “étants” se valent.

      Mn 44. Si l’égalité est parfaite entre les attributs, qu’elle est le parallélisme ?
      Nous sommes des modes, nous ne sommes pas des substances, nous sommes ainsi des manières d’être, nous ne sommes pas des personnes. Notre valeur tient dans notre manière d’être, laquelle tient dans un mode de l’Être. Je ne suis pas une substance.
      De là découle une âme et un corps. Ce sont les seuls attributs que je connaisse (en tant qu’être humain) parmi tous les attributs de la substance absolue. C’est ma limitation en tant qu’être humain.
      L’âme et le corps sont des modes de l’Être, ils sont égaux, l’un ne vaut pas mieux que l’autre.
      L’âme est un mode de la pensée, le corps est un mode de l’étendu, ils sont des manières d’être, issues des modes de l’Être.

      mn 52. Je suis deux modes différents (par la pensée et par le corps), mais suis UN, car tous les attributs (qui sont égaux) proviennent d’une substance unique, absolument infinie. Je suis UN car je proviens d’une seule modification de la substance.

      Si bien que l’âme et le corps, c’est une même chose, rapportée à deux attributs distincts. Il n’y a donc pas de privilège possible de l’âme sur le corps, et inversement.
      Ainsi, on comprend qu’une éthique, ce n’est pas une morale.
      Mn 55. La morale tient toujours sa raison dans une inversion entre l’âme et le corps ou entre une hiérarchie des valeurs. Il n’y a pas de morale si quelque chose ne vaut pas mieux qu’autre chose. En revanche, il y a une éthique de tout est “égal”. Par exemple, dans ce rapport inversement proportionnel entre le corps et l’âme, le gentil et le méchant.
      Si le corps agit, l’âme pâtit. Et si l’âme agit (la volonté), c’est le corps qui pâtit. L’un agit sur l’autre, et l’autre pâtit. Si bien que l’effort du sage, c’est de faire obéir le corps, mais il ne peut mettre en contradiction l’âme et le corps. Il convient de renoncer à parier sur l’un contre l’autre.
      Les attributs sont strictement indépendants et égaux, donc parallèles.

      mn 58 Le corps dépasse la connaissance que nous en avons, de même que l’âme et la pensée dépassent la conscience que nous en avons.
      > Le corps et l’âme enferment un savoir qui dépasse la conscience que nous en avons, puisqu’ils sont une manière d’être de l’étendu. D’où la phrase : L’étonant, c’est le corps.

      1H06 LE MAL N’EST RIEN
      Depuis l’antiquité, les philosophes répètent le “mal n’est rien”, c’est-à-dire, que le mal du malheureux est le mal du méchant. Le méchant est mal de son malheur.
      Or, les méchants et les malheureux, ce ne sont pas les mêmes.
      En effet, si les méchants et les malheureux étaient les mêmes, ils s’auto-supprimeraient d’eux-mêmes.
      Le scandale, c’est que les méchants ne sont pas forcément malheureux, et les malheureux pas forcément méchants.
      La loi du monde, c’est que les méchants soient heureux en tant que méchants et, que les malheureux soient innocents. (Marquis de Sade – Malheurs de la vertu et prospérité du vice)

      Mais pourquoi Socrate dit-il que le méchant est fondamentalement malheureux, et que le vertueux est fondamentalement heureux ? Parce que ça ne se voit pas, n’est-ce pas ? La cité grecque abonde de méchants très heureux. Seront-ils punis après ? Oui, il le dit… mais ce n’est pas que ça. Les philosophes jouent aux idiots, c’est-à-dire, à ceux qui pensent “naturellement” (doxa, l’opinion, la raison naturelle) pour provoquer le débat, pour interpeler le citoyen.

      Je résume à gros traits, dans la seconde partie de la vidéo, très intéressante néanmoins, Deleuze n’évoque pas la pensée de Spinoza, son propos est de situer le projet général de la philosophie, il s’agit d’une création de sens qui dépasse les a priori donnés par l’immediat et/ou le discours du commun.

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      Ps : Le fil de ce forum est consacré aux cours de Deleuze sur Spinoza, d’autres liens se rapportant à Spinoza seront également indiqués. Explorer les messages suivant et précédant pour découvrir les autres liens et prises de notes de ce cours.

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      René Guichardan, café philo d’Annemasse.
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      #6807
      René
      Maître des clés


        Ecouter ici.

        Vers la fin du cours, à 1h52, Deleuze définit précisément l’affect, selon Spinoza (selon sa lecture de )
        Les affects effectuent toujours leur puissance ; à chaque moment, leur puissance est effectuée (y compris pour un aveugle, qui pourtant a la vue diminuée totalement ou partiellement).
        L’affect, ça peut être les perceptions visuelles et auditives, des sentiments (espoir, chagrin, amour, tristesse, la joie…) les pensées sont des affects, car elles effectuent la puissance également.

        Les affects ont deux pôles, celui de tristesse et celui de joie, de là dérive tous les autres affects.
        Ils effectuent la puissance, ils remplissent mon pouvoir. Notre puissance est toujours remplie, mais par une puissance variable. La tristesse la remplit, mais d’une manière qui la diminue.

        1H57 Quand c’est difficile à penser, il faut le vivre.

        Quand ma puissance est remplie de tristesse, elle est complètement effectuée, mais elle l’est de telle sorte à diminuer.
        Ne pas chercher une contradiction.
        On ne peut se perdre en conjonctures et estimer que les choses auraient pu se dérouler autrement, la puissance est toujours effectuée, mais par des affects variables. De fait, ce qui arrive est “déterminé”.

        N°1 Ma puissance est d’une certaine quantité de puissance,
        n°2 elle est toujours remplie,
        n°3 elle peut être par des tristesses ou des joies.
        N°4 Quand elle est remplie par de la tristesse, elle est complétement effectuée, mais de manière à diminuer.
        N°5 Quand elle est remplie par des joies, elle est effectuée de manière à augmenter.

        A chaque instant, ma puissance est toujours effectuée, mais elle est effectuée par des affects dont les uns la diminuent, les autres l’augmentent. Que comprendre ?
        Spinoza dit : la puissance n’existe que comme rapport à des quantités. La puissance, en elle-même, n’est pas une quantité, mais le passage d’une quantité à une autre.

        La manière d’être est un passage, la puissance est un rapport différentiel. Dès lors, il y a deux manières d’effectuer sa puissance, de sorte qu’elle augmente ou qu’elle diminue.
        Je serai plus précis la prochaine fois (cours 3)

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        Ps : Le fil de ce forum est consacré aux cours de Deleuze sur Spinoza, d’autres liens se rapportant à Spinoza seront également indiqués. Explorer les messages suivant et précédant pour découvrir les autres liens et prises de notes de ce cours.
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        René Guichardan, café philo d’Annemasse.
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        #6811
        René
        Maître des clés


          Ecouter ici. 

          Longue discussion du rapport entre Hobbes et Spinoza + rapport à la révolution au Traité Théologico-politique et au Traité Politique. Frère Witt et conception de la politique, de la révolution chez Spinoza.
          Chez Hobbes le rapport politique, c’est le rapport de quelqu’un qui commande et de quelqu’un qui obéit, ça c’est le
          rapport politique pur. Du point de vue d’une ontologie, Spinoza, ce n’est pas ça, il ne serait pas du tout d’accord.

          39 mn : chaque être, quel qu’il soit effectue tout ce qu’il peut de sa puissance.
          Ça ça rend tous les êtres égaux. Mais les puissances ne sont pas égales, elles sont des degrés et des modes (des qualités)

          La puissance par exemple de la pierre et la puissance d’un animal, c’est pas la même. Mais chacun s’efforce de “persévérer dans son être” c’est-à-dire effectue sa puissance. De ce point de vue tout se vaut, tous les êtres se valent.

          L’être se dit également de tout ce qui est, alors tout ce qui est n’est pas égal, c’est-à-dire n’a pas la même puissance, il y a des différences entre les êtres.

          Le statut de l’étant dans l’ontologie de Spinoza est double. D’une part, distinction quantitative entre les “étants”. De quel point de vue ? Quelle quantité ? Quantité de puissance. Les étants sont chacun des degrés de puissances.
          — Donc distinction quantitative entre les étants du point de vue de la puissance.
          D’autre part et en même temps, distinction qualitative entre les modes d’existence. De quel point de vue ?
          – Du point de vue des affects qui effectuent la puissance.

          L’opposition qualitative entre modes d’existences et la distinction quantitative entre existants s’imbriquent l’un dans l’autre tout le temps. C’est ça je crois. Si vous n’avez pas compris ça, c’est ennuyeux, si vous l’avez compris, vous avez tout compris.

          mn 45. Au Moyen Âge, il y a une école très importante, elle a reçu le nom d’École de Chartres ; ils insistent énormément sur le terme latin d’égalité. L’être égal. Ils disent tout le temps que l’être est fondamentalement égal.
          > ça ne veut pas dire que les existants ou les étants soient égaux, non.
          > Mais l’être est égal pour tous,
          > ce qui peut signifier que tous les étants sont dans l’Être.
          > mais il y a des différences entre les étants, ces différences ne seront pas conçues de manière hiérarchique ou de manière hiérarchique très secondairement, pour rattraper, pour concilier les choses. Mais dans l’intuition première, la différence n’est pas hiérarchique.
          > Alors que dans les philosophies de l’Un la différence est fondamentalement hiérarchique.

          Je dirais beaucoup plus : dans l’ontologie de Spinoza, la différence entre les étants est quantitative et qualitative à la fois.
          > Différence quantitative des puissances, différence qualitative des modes d’existence, mais elle n’est pas hiérarchique.

          > Alors, bien sûr, ils parlent souvent comme s’il y avait une hiérarchie, ils diront que l’homme raisonnable vaut mieux que le méchant, mais vaut mieux en quel sens et pourquoi ? C’est pour des raisons de puissance et d’effectuation de puissance, pas pour des raisons de hiérarchie.

          Ce qui me paraît frappant dans une ontologie pure c’est à quel point elle répudie la hiérarchie. Et en effet, s’il n’y a pas d’Un supérieur à l’être, si l’être se dit de tout ce qui est en un seul et même sens, c’est ça qui m’a paru être la proposition ontologique clé.
          — Il n’y a pas d’unité supérieure à l’être. Et dès lors l’être se dit de tout ce dont il se dit c’est à dire se dit de tout ce qui est, se dit de tout “étant “en un seul et même sens. C’est le monde de l’immanence. Ce monde de l’immanence ontologique est un monde essentiellement anti-hiérarchique

          Mn 48. Dans une Ontologie pure, il n’y a pas un “Un” (une unité) supérieur à l’Être, alors COMMENT SE POSE LE PROBLEME DU MAL ?
          Ce problème se posait d’une manière aiguë tout le temps. Pourquoi ? Les philosophes le posent comme un paradoxe : le mal n’est rien, il n’y a pas de mal. Il y a l’Être (seulement lui).
          Mais de là découlent deux interprétations :
          1° Je peux vouloir dire : “le mal n’est rien parce que tout est BIEN” (majuscule pour signifier le grand BIEN). Ça veut dire il y a l’Être, l’Un est supérieur et la supériorité de l’Un identifie l’Être et le Bien en un tout. En d’autres termes, le mal n’est rien veut dire forcément le mal n’est rien puisque, c’est le Bien supérieur à l’Être qui est cause de TOUT. En d’autres termes, le Bien fait l’Être. Le bien comme raison d’être, le bien c’est l’Un comme raison d’être. Tout est Bien ça veut dire, c’est le Bien qui fait être ce qui est. C’est platonicien
          C’était l’argument de Platon, le méchant n’est pas méchant volontairement puisque le méchant veut le bien.

          Interprétation n° 2 : Dans un ontologie pure où le “Un” n’est pas supérieur à l’Être, cela revient à dire : le mal n’est rien, mais il y a de l’être, ça engage à quelque chose de tout à fait nouveau. Si le mal n’est rien c’est parce que le bien n’est rien non plus.
          Ainsi, ce sont pour des raisons tout à fait opposées que je peux dire dans les deux cas le mal n’est rien.

          Dans un cas je dis le mal n’est rien parce que seul l’être compte.
          Dans l’autre cas je dis le mal n’est rien parce que le bien non plus.

          mn 58. Début de la correspondance avec Blyenberg

          Blyenberg dès sa première lettre demande : Expliquez moi ce qui veut dire d’après votre Ethique : Dieu a défendu à Adam de manger la pomme, le fruit et pourtant Adam l’a fait”

          Réponse de Spinoza : L’interdiction consistait seulement à avertir Adam des conséquences mortelles qu’aurait l’ingestion du fruit ; c’est ainsi que nous savons par la raison naturelle qu’un poison donne la mort.
          Il s’agit d’une interprétation, c’est-à-dire, un jugement, celui du Dieu de la Bible, que Spinoza reprend.
          C’est le CODE du jugement :
          1er jugement : celui prohibitif de Dieu : ne mange pas du fruit (jugement impératif de ce qu’il ne faut pas faire).

          2ème jugement : Adam juge qu’il est bon pour lui de manger du fruit. C’est un jugement erroné, une réponse, perception ou raison inadéquate.

          3ème jugement : condamnation et sanction : il est chassé du paradis.
          Autrement dit, on a substitué des jugements aux faits

          Selon Spinoza : des jugements sont substitués aux faits (car dans son ontologie, il n’y a que l’Etre, tandis que les étants sont modes qui se manifestent selon des rapports de puissance,)
          Tandis que le “jugement” implique le prima de l’un sur l’être. Juger ne se fait qu’au nom de quelque chose de supérieur à l’être.

          Quels sont les faits d’après l’Ethique ?
          En conséquence de son acte, Adam mange un fruit et perd de sa perfection, c’est-à-dire, de la puissance.
          Mais Adam n’était pas capable de manger la pomme.
          Dieu lui a fait une révélation (ce n’est pas un jugement) que le fruit agirait sur lui comme un poison, mais l’entendement faible d’Adam ne l’a pas perçu.
          Lorsque nous nous trompons, on peut tomber malade, être malade, c’est perdre de la puissance.

          Etre en bonne santé, c’est augmenter sa puissance d’être. Il y a une conversion de la santé en maladie et inversement, de la maladie en santé. L’éthique est une médecine, mais quel genre de médecine ?

          A l’image d’Adam, nous nous empoisonnons la vie avec de faux raisonnements.

          Quel est le fait du point de Dieu, selon Spinoza ?

          Dieu lui a fait une révélation : l fait savoir à Adam que le fruit agirait comme un poison. Mais Adam n’a rien compris.
          Comment savoir que quelque chose est bon ou poison ? Il y a 3 manières :
          1° je mange (expérience empirique) et je meurs ou tombe malade (méthode Adam)
          2° J’observe (science, approche expérimentale), je fais des tests sur autrui, les animaux. (méthode qui exiges une certaine sagesse et du discernement)
          3° La révélation : dieu m’épargne l’expérience et me fait savoir que c’est un poison.

          Il s’agit alors d’interpréter des signes. Quand on parle de révélation divine, c’est l’exposition des lois de la nature. Spinoza appelle une loi une composition de rapports. 2 + 2 = 4, c’est une composition de rapports. Ces lois sont des lois de la nature.

          1H21 Il n’y a ni bien ni mal, mais il y a du bon et du mauvais.
          Il y a de la santé et de la maladie… Ethique dit : avant d’agir sur la morale (bien, mal) agit sur les situations (les faits, les lois de la nature). L’éthique est un art d’agir préventivement sur les situations.

          L’éthique, ce serait l’art d’opérer la sélection au niveau de la situation même. C’est un premier sens de la raison.
          Sélectionner les données de la situation, c’est une éthique, ce n’est pas une morale, c’est une compréhension, une intelligence de la situation.

          Rousseau et sa morale sensitive / le matérialisme du sage.
          Les confessions : au fur et à mesure que l’on avance dans le livre, le rire s’éteint, c’est comme un grand processus pathologique Il part du rire où il rit de lui-même, et il tombe près de l’angoisse (ou de la mélancolie).

          La morale, c’est la vertu contre l’intérêt (être vertueux pour lutter contre l’intérêt, mais ça ne marche jamais – combat contre soi)
          La vertu s’arrange toujours, c’est ce qui fait les hyppocrites. La vertu, dans la morale, cède à l’intérêt.

          L’Héroïne Julie tombe amoureuse de son précepteur, Saint Preux, mais elle est forcée d’épouser Mr. De Volmart, qu’elle respecte et estime, mais qu’elle n’aime pas. Saint Preux tente de reséduire Julie. Volmart les amène dans la grotte où ils ont échangé leurs premiers baisers.
          Plus tard, quand Volmart meurt, Julie déclare PUBLIQUEMENT, même si mon mari meurt, je n’épouserai pas Saint Preux.
          Selon Rousseau, elle n’était pas dans une sale situation.
          La morale est héroïque dans les fictions et dans la société, mais elle cède à l’intérêt dans le réel. Quel héritier n’a-t-il pas souhaité la mort de son père ?

          1H47 : Emile de Rousseau : l’éducation ça devrait être de substituer à la dépendance des personnes, la dépendance des choses (par rapport aux choses).
          > Ne pas amener quelque chose à l’enfant, mais amener l’enfant à la chose. Précisément pour qu’il soit libre.
          On change la situation. (proposition de relation et proposition d’objet). Rousseau est spinoziste sur ce point.

          L’effort consiste à sélectionner dans les situations ce qui est apte à me donner de la joie, et à éliminer ce qui est apte à me donner de la tristesse. Ou en langage rousseauiste, ce qui est apte à me donner de l’indépendance et à éliminer ce qui me subordonne/me fait dépendre d’autrui.

          2h00 : Spinoza pense-t-il à une autre médecine ? Empoisonnement, intoxication, intolérance, ce n’est pas la même chose qu’une punition ou un jugement.
          L’exemple d’une intolérance d’un transporteur d’artichaut à la queue de l’artichaut, mais pas de la feuille, pour dire que le corps est un composé d’éléments, que chacun persévère dans son être, et qu’il s’agit de comprendre (de voir en quoi consiste) l’infinité des attributs pour différents étants. Ils sont en rapport de puissance les uns par rapport aux autres. Il s’agit donc de comprendre comment s’articulent les rapports de puissance pour trouver les raisons adéquates en réponse aux choses/événements.

          L’ontologie n’aboutit pas à des formules qui seraient celles du nihilisme ou du non-être du type “tout se vaut”. Et pourtant d’un certain égard “tout se vaut” du point de vue d’une ontologie, c’est à dire du point de vue de l’être. Tout étant effectue son être autant qu’il est en lui, un point c’est tout. C’est la pensée anti hiérarchique absolue. C’est une espèce d’anarchie. Il y a une
          anarchie des étants dans l’être.

          Tous les êtres se valent. C’est une espèce de cri, oui après tout, la pierre, l’insensé, le raisonnable, l’animal, d’un certain point de vue, du point de vue de l’être ils se valent. Chacun “est” autant qu’il est en lui. Et l’être se dit en un seul et même sens de la pierre, de l’homme, du fou, du raisonnable etc.

          #6828
          René
          Maître des clés

            Ma prise de notes :
            Quel est le statut des modes ? C’est vraiment ça qui constitue « l’Éthique ». Bon, et bien, on commence à apercevoir un certain statut de ce que Spinoza appelle les modes : c’est vous, ou moi, ou la table, ou n’importe quoi. Le mode, c’est ce qui est. C’est « l’étant “, c’est le statut de tout « étant ». Mais, il dit que ce qui constitue une chose, c’est finalement un ensemble extrêmement complexe de rapports.
            Le mode, c”est le statut de tout étant. Tout étant est, dans le même temps, un ensemble complexe de rapports.

            Ces rapports sont des rapports de mouvements et de repos qui s’établissent entre particules (molécules, atomes et autres composés de la matière). Où est le “Moi” ou une table dans un rapport constitutif d’une chose ou d’une autre ?
            Il faut bien que les rapports constitutifs d’une chose ou d’une autre ne cherche à se composer et à se décomposer les uns les autres.
            Les rapports les plus simples ne cessent de se composer entre eux pour former mes rapports les plus complexes, et mes rapports les plus complexes ne cessent de se décomposer les uns les autres au profit des plus simples. Il y a une espèce de circulation qui va être définie par l’ensemble des rapports qui me constituent.

            mn 5 : Lettre à Oldenburg n°32. Exemple sur la composition du sang :le chyle et la lymphe. Aujourd’hui, on dirait globule blanc et globule rouge. Ces globules sont par eux-mêmes, des ensembles complexes de rapports. Ils sont également en rapport entre eux pour composer un troisième rapport : le sang. C’est le même process pour tous les corps et leurs composés.

            Si le chyle et la lymphe sont des corps de première puissance, ils se conviennent directement. S’ils se conviennent directement, ils forment un rapport plus complexe, qui est le sang, mais qui sera de seconde puissance. Ainsi de suite jusqu’à la composition de mes muscles et de tous les organes qui me composent. Je suis un corps de « n » puissances.
            En somme, les corps étant des “modes”, ils ne sont pas des substances. Seul l’être est “substance” qui est dans l’infini qui compose chaque être, eux-mêmes infinis.

            La persistance, c’est quoi ?
            Le fait que je persévère. Je persévère en moi-même pour autant que cet ensemble de rapports, qui me constitue, est tel que les rapports les plus complexes ne cessent de passer dans les moins complexes, et les moins complexes ne cessent de reconstituer les plus complexes.

            20mn. Qu’est-ce qu’un point de vue ? (mon point de vue ou le vôtre)
            C’est le point de vue de ma persévérance. C’est-à-dire, c’est le point de vue de l’ensemble des rapports qui me composent, et qui ne cessent de se décomposer/recomposer les uns dans les autres, c’est ça mon point de vue.
            De mon point de vue, je dirai que certaines de ces choses extérieures me sont bonnes – et que d’autres me sont mauvaises. Ou, mot employé par Spinoza, que certaines me conviennent, que d’autres me disconviennent.
            Mais qu’est-ce que ça veut dire ? C’est pas des jugements de goût « ça me convient, ça ne me convient pas ».

            Qu’est-ce qu’une chose mauvaise ?
            Une chose mauvaise est une chose dont le rapport décompose tout ou partie de mes rapports constituants. C’est-à-dire : elle force mes particules à prendre un tout autre rapport qui ne correspond pas à mon ensemble. Ça, c’est mauvais, c’est poison ! J’ai le modèle du poison, là, dès le début : le poison décompose un de mes rapports constituants, il détruit un de mes rapports constituants, par là même il est mauvais.

            On comprend ainsi « décomposer » en deux sens, puisque du point de vue de la persévérance,
            > les rapports qui me constituent ne cessent de se décomposer et de se recomposer. Autrement dit, le rapport complexe passe dans les rapports simples, et les rapports simples redonnent le rapport complexe.
            > Tandis que l’autre décomposition, lorsque le poison agit sur moi, là c’est une décomposition d’un type tout à fait différent. A savoir : un de mes rapports est détruit, ou bien à la limite tous mes rapports sont détruits. C’est-à-dire : mes particules prennent de tout autres rapports. En d’autres termes, je suis malade ou je meurs.

            On a donc une définition assez stricte, même très stricte, du « mauvais ». Est mauvais… Une chose ne peut être dite mauvaise que d’un certain point de vue, c’est-à-dire du point de vue du corps dont la chose décompose un rapport.

            Donc, lorsque Spinoza disait : « Dieu n’a absolument rien défendu à Adam, Dieu a simplement révélé à Adam que s’il mangeait du fruit, il serait empoisonné ». Ça veut dire : Dieu a révélé à Adam que s’il mangeait du fruit, un de ses rapports, ou même tous ses rapports constituants, seraient décomposés. Ce ne serait plus jamais le même Adam. Ce ne serait plus le même… Comme quand on a subi une épreuve, ou qu’on est passé par un poison violent, et que l’on dit : « ah non ! Je ne serai plus jamais le même ! » Voilà, ça c’est le mauvais !

            Mais vous voyez ce que veut dire « bon », en gros… Est bon ce dont le rapport se compose le plus directement possible, assez directement, avec un de mes rapports. Très bien… La différence entre l’aliment et un poison, c’est ça.

            C’est très fort de définir une chose comme un complexe de relations.

            Question : Chez Spinoza, est-ce qu’on peut dire que la substance ou le substrat supporte les relations, les rapports ? ou bien que les relations sont antérieures à la substance ?
            Deleuze : Non, ni l’un ni l’autre. À mon avis, ni l’un ni l’autre. Non. Il faudra une forme de relation complètement originale, qui sera la relation de la substance et des modes. Mais ça, on ne pourra le voir que quand on passera au versant ontologique, puisque là c’est l’Éthique. Oui, ça c’est une bonne question, quel sera le rapport de la substance et des modes ? Mais ça dépasse de loin ce que je suis en train de …

            30mn : qu’est-ce qu’un rapport détruit ?
            Ce sont les termes du rapport qui sont détruits, non le rapport lui-même. Le rapport est une relation, la relation n’est pas détruite, seulement le rapport l’est. 2 + 2 = 4, reste vrai tout le temps. Les rapports sont des vérités éternelles. Les termes en rapport n’ayant plus les mêmes rapports, se trouvent transformés, deviennent “inexistants” sous un certain rapport à la vue (par exemple).
            C’est pourquoi l’on peut définir une logique des relations.
            Une logique des relations a toujours été considérée comme distincte d’une logique de l’attribution :
            > La logique de l’attribution est le rapport de la qualité à la substance.
            >> si Je dis « le ciel est bleu », à première vue, je ne suis pas sûr qu’il y ait une logique de l’attribution, peut-être il n’y en a pas… Mais à première vue, lorsque je dis « le ciel est bleu », j’attribue une qualité ou un prédicat à un sujet. Le sujet, c’est le ciel, bleu c’est le prédicat. Et, comment est-ce que je peux dire « le ciel est bleu » ? Ça c’est le problème de la logique de l’attribution.
            Qu’est ce que ça veut dire ? :
            D’une certaine manière, quand je dis « le ciel est bleu », je dis « A est B ». Mais de quel droit puis-je dire « A est B » ? C’est un problème… Toutes sortes de logiques sont des logiques de l’attribution, dans la mesure où c’est ça le problème qu’elles posent.
            Mais comprenez que lorsque je dis « Pierre est plus petit que Paul », « plus petit que » n’est pas une qualité de Pierre. La preuve, c’est que Pierre qui est plus petit que Paul, il est plus grand que Jules. La relation n’est pas une qualité attribuable à la chose.
            Même au niveau du sentiment, vous sentez bien que c’est un autre domaine, le domaine des relations. D’où : la possibilité d’une logique des relations n’a jamais cessé, dans l’histoire de la logique de la philosophie, de taquiner, de tourmenter la logique de la substance ou de l’attribution. C’est un grand coup au substantialisme.

            Mn 38 Comment penser les relations entre les corps ?
            Spinoza, en refusant que les corps soient des substances, s’évite certains problèmes. Les relations, c’est le domaine qui va le plus de soi. Nous sommes des paquets de relations, chacun de nous est un paquet de relations.
            > Dès lors, si « un de mes rapports est détruit », ça veut dire « il cesse d’être effectué ». Qu’est-ce qui effectue mes rapports ?
            Spinoza nous dit quelque chose pour le moment d’aussi vague que : ce qui effectue des rapports, de toute manière, c’est des particules. Des particules plus ou moins complexes. Et les particules, qu’est-ce qu’elles sont ? Vous sentez, elles-mêmes, que ce n’est rien d’autre, à la limite, que des supports de relations.
            Évidemment, elles n’ont pas d’intériorité, les particules, elles sont uniquement supports de relations, termes de relations, termes de relations variables. Si bien qu’on pourrait presque faire une logique très formelle de la relation chez Spinoza. Mais, qu’est-ce que ça veut dire ? Des particules qui effectuaient un de mes rapports ne l’effectuent plus… Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ça ? Ça devient limpide ! Elles ne l’effectuent plus, évidemment. Pourquoi elles ne l’effectuent plus ? Elles ne l’effectuent plus parce qu’elles ont été déterminées à rentrer sous un autre rapport, incompatible avec le mien.
            Exemple : L’arsenic décompose mon sang… Les particules de mon sang, qui constituaient mon sang en tant que elles entraient sous tel rapport – le rapport constitutif de mon sang, sous l’action de l’arsenic, ces particules sont déterminées à prendre un autre rapport. Or, le nouveau rapport qu’elles ont pris ne circule pas avec les miens, ne se compose pas avec les miens. Et je peux dire : « Oh mon Dieu, je n’ai plus de sang ! » Peu après, je meurs. J’ai mangé la pomme. Bon, cette deuxième remarque avait uniquement pour but de dire « attention ! » Qu’est-ce que veut dire « un rapport est détruit » ? Ce sont les termes du rapport qui sont détruits, car les rapports restent éternels.
            A leur tour, les termes sont relatifs, car ils sont le produit de rapports d’une autre sorte.

            Mn 45. Or, nous ne sommes pas que des corps, nous sommes aussi des âmes.
            Un corps est un mode d’un attribut de la substance, cet attribut de la substance étant l’étendue. Un corps, c’est un mode de l’étendue ».
            Selon Spinoza, nous sommes des modes doubles. Nous sommes aussi des âmes. Et qu’est-ce que ça veut dire, une âme ? Une âme, c’est un mode de la pensée. Un corps, c’est un mode de l’étendue, une âme, c’est un mode de la pensée. Et nous sommes indissolublement corps et âme. Spinoza va même jusqu’à dire « toute chose est animée », c’est-à-dire : tout corps a une âme.
            Je suis un corps dans l’étendue, mais je suis une âme dans la pensée. Et la pensée est un attribut de Dieu, non moins que l’étendue est un attribut de Dieu. En somme, il n’y a aucun problème de l’union de l’âme et du corps. Pourquoi ? Parce que l’âme et le corps, c’est strictement la même chose, sous deux attributs différents. L’âme et le corps, c’est la même modification de la substance, en deux modes d’attributs différents. Ils se distinguent par l’attribut, mais c’est la même modification.

            J’appellerai âme une modification rapportée à l’attribut « pensée », et corps la même modification rapportée à l’attribut « étendue ». D’où l’idée d’un parallélisme de l’âme et du corps. Ce que le corps exprime dans l’attribut « étendue », l’âme l’exprime dans l’attribut « pensée ».

            Il ne peut pas le dire pour une raison très simple, c’est que mouvement et repos, c’est des modes de l’étendue. Ça appartient à l’étendue. Bien plus, je peux parler d’un mouvement de l’âme, mais c’est par métaphore… L’affaire de l’âme, c’est pas le mouvement. Le mouvement et le repos, c’est une pulsion des corps.

            mn52 le parallélisme c’est quoi (entre l’âme et la pensée) ?

            Dans la pensée quelque chose correspond au mouvement et au repos du corps qui lui est dans l’étendue. Mais, en toute rigueur, je ne peux pas dire : il y a un mouvement et un repos dans la pensée, ces modes n’appartiennent pas “physiquement” à la pensée, mouvement et repos ne se disent pas de la pensée, mais seulement de l’étendue.

            En toute rigueur, je ne peux inférer qu’il y a des mouvements et des repos dans l’âme qui est située dans la pensée. Alors, même s’il le dit, même s’il a l’air de le dire, Spinoza ne le dit que pour rire – pour aller vite quand c’est pas le problème.
            Quand c’est le problème, il nous dit une chose bien intéressante. Car je trouve dans le livre… dans l’Éthique, livre II, proposition 13, scholie, je lis ceci : « Je dis en général que, plus un corps est apte par rapport aux autres à être actif ou passif… ». Accordez-moi que ça veut dire : plus un corps est apte à être avec d’autres, dans des relations -avec d’autres corps, plus il est apte à avoir des relations de mouvement et de repos avec ces autres corps. C’est-à-dire plus un corps est apte à subir les effets d’un autre corps et d’être cause d’un effet sur les autres corps.
            Or le mouvement et le repos sont des variations de puissance de l’un sur l’autre (du corps sur l’âme et de l’âme sur le corps), corps et âmes pâtissent de leur effets de l’un sur l’autre ou ils augmentent en puissance.

            Pour référence : Livre II, proposition 13, scolie. Lien ici : Extrait :
            De toutes choses, en effet, il y a nécessairement en Dieu une idée dont Dieu est cause, de la même façon qu’il l’est aussi de l’idée du corps humain, et par conséquent tout ce que nous disons de l’idée du corps humain, il faut le dire nécessairement de l’idée de toute autre chose quelconque. Et toutefois, nous ne voulons pas nier que les idées diffèrent entre elles comme les objets eux-mêmes, de sorte que l’une est supérieure à l’autre et contient une réalité plus grande à mesure que l’objet de celle-ci est supérieur à l’objet de celle-là et contient une réalité plus grande.
            Je me borne à dire en général qu’à mesure qu’un corps est plus propre que les autres à agir ou à pâtir simultanément d’un grand nombre de façons, il est uni à une âme plus propre à percevoir simultanément un grand nombre de choses ; et plus les actions d’un corps dépendent de lui seul, en d’autres termes, moins il a besoin du concours des autres corps pour agir, plus l’âme qui lui est unie est propre à la connaissance distincte.
            Et par là on peut connaître la supériorité d’une âme sur les autres, et apercevoir aussi pour quelle raison nous n’avons de notre corps qu’une connaissance très confuse, et plusieurs autres choses que je déduirai par la suite de celle-là.

            Spinoza nous dit formellement : ce qui correspond à action-passion dans le corps – ou si vous préférez mouvement-repos… Dans l’âme, ce sont les « perceptions». Ce qui correspond à l’ensemble des actions et des passions d’un corps dans l’étendue, c’est les perceptions de l’âme. Bon, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce que ça veut dire, ça… ?
            Le parallélisme ne met pas en rapport mouvement et repos dans l’étendue et mouvement et repos dans l’âme.
            mn 59 : Les circuits de la communication entre les simples et les complexes disent la persévérance de l’âme, comme également des éléments (l’adn et ses composés) qui composent le corps. Autrement dit, la perception de l’âme, c’est son discernement. C’est la même chose.
            Toutes les particules, si infimes qu’elles soient, ont un certain pouvoir de perception, c’est-à-dire, de discernement. Ce discernement fait que les particules de lymphe et les particules de chyle iront à la rencontre l’une de l’autre, si rien ne les empêche… pour s’unir et composer le rapport du sang.

            Les modes de la pensée, c’est des perceptions. Toute particule a une âme. Ça veut dire, tout corps, si simple qu’il soit, même la particule la plus élémentaire, vous ne pouvez pas la séparer d’un pouvoir de discernement qui constitue son âme. Par exemple, une particule d’hydrogène se combine avec une particule d’oxygène, ou bien deux particules d’hydrogène se combinent avec une particule d’oxygène. Les affinités chimiques sont sans doute le cas le plus simple du discernement moléculaire. Il y a un discernement moléculaire. Et bien le discernement moléculaire, c’est ça que vous appellerez une perception, tout comme vous appelez “mode de l’étendue”, le mouvement et le repos moléculaire. Le mouvement et le repos moléculaire ne sont possibles dans l’étendue que dans la mesure où en même temps s’exerce un discernement dans la pensée. Tout est animé, toute particule a une âme, c’est-à-dire toute particule discerne. Une particule d’hydrogène ne confond pas, à la lettre, ne confond pas une particule d’oxygène avec une particule de carbone. C’est la base de la chimie.

            – En d’autres termes, aux particules dans l’étendue répond un discernement dans la pensée.

            1h37. Ces modes nous permettent de penser la mort et la maladie selon Spinoza.

            Cas 1, tout simple : un corps extérieur, sous son propre rapport, détruit un de mes rapports. La formule est très simple, elle est très précise. Donc, tout ou partie de mes rapports sont détruits.
            Deuxième cas…En gros mes rapports sont conservés. Tout ou partie, la plupart, la plupart de mes rapports sont conservés. Mais voilà : ils ont perdu le Mais tout se passe comme si ils étaient solidifiés, ils ne communiquent plus très bien, ou certains ne communiquent plus avec d’autres.Leurs mobilités ou leurs communications. C’est un autre cas,

            Un cas très simple, c’est la maladie intoxication. C’est la maladie intoxication. Je dirais, ce sont des maladies d’action. En ce sens : un corps nocif, puisque son rapport ne se compose pas avec le mien, agit sur le mien, donc détruit mon rapport. Vous voyez toutes les maladies à virus, à bactéries, et cætera, sont de ce type.

            Mon deuxième cas, est déjà tout autre… Il peut y avoir intervention de bactéries et de virus, mais ça n’est plus l’essentiel. <c’est moins les rapports qu’il détruit, que la communication intérieure de mes rapports qui est compromise. Au besoin, chaque rapport continue à fonctionner, mais les phénomènes de co-fonctionnement, de métabolisme, de transformation de rapports les uns dans les autres, ne se font plus…

            Là, c’est un tout autre domaine… Des maladies de métabolisme, ou de communication, qui affectent la communication des rapports entre eux.
            A la limite, je peux avoir conservé tous mes rapports, mais en fait je suis déjà mort. C’est une espèce de mort prématurée. Voilà que je respire, d’accord… Mon sang circule, d’accord… Mais il n’y a plus de communication entre la circulation du sang et le circuit respiratoire, ça ne marche plus, ou du moins la communication se fait mal. L’oxygénation du sang se fait pas.
            En résumé du second cas : Les rapports subsistent en gros, en gros… mais ils ont perdu leur souplesse, c’est-à-dire leur métabolisme ou le pouvoir de communiquer

            Troisième cas : l’essentiel de mes rapports subsiste, au moins en apparence, du point de vue du mouvement et du repos, leurs communications dans le milieu intérieur, mais ce qui est perdu, c’est le pouvoir de discernement sur les corps extérieurs.
            C’est-à-dire… Je respire, oui, mais j’ai de plus en plus de mal à décomposer l’air, c’est-à-dire à capter l’oxygène qu’il me faut. Un autre cas, vous voyez, mon rapport respiratoire subsiste, mais il subsiste dans de telles conditions qu’il manque de discernement, et que j’ai de plus en plus de peine à m’unir, à la lettre, à m’unir aux molécules d’oxygène dont j’ai besoin.
            – En d’autres termes, c’est les réactions qui découlent des rapports. En effet, les rapports ne peuvent orienter des réactions que par l’intermédiaire du discernement moléculaire.
            Je me demande, question : est-ce que l’on ne pourrait pas dire que là il y a un troisième groupe de maladies, maladies alors d’intolérance ? Ce serait même un schéma intéressant des maladies d’intolérance, parce que qu’est-ce qui se passe lorsque quelqu’un a une intolérance, une allergie par exemple à une poussière, à la poussière ? Ou bien qu’est-ce qui se passe dans une respiration asthmatique ? Tout ça c’est des sujets très difficiles…

            Est-ce que l’on ne pourrait pas dire ça : mon rapport pulmonaire, il subsiste bien, mais ce qui ne fonctionne pas bien c’est le pouvoir de discernement, à savoir le discernement des molécules d’oxygène, le discernement moléculaire. Les molécules d’oxygène, là, il y a quelque chose qui craque là-dedans…peut-être que mon système est assez déréglé pour que je m’unisse, dans l’air, à des molécules qui ne sont précisément pas celles d’oxygène ? .. En tout cas là, c’est la réaction, c’est des maladies de réaction. Ça, ça groupe toutes les maladies liées à ce qu‘on a appelé le stress, qui sont des maladies non pas d’action, ou du type intoxication, mais des maladies de réaction. Où ce qui constitue la maladie, c’est la réaction. Vous voyez, ça ferait un troisième groupe de maladies. Et alors j’ai gardé pour la fin, évidemment, le plus beau, le plus troublant… Allons plus loin encore… Cette fois-ci, ce qui est brisé, c’est à l’intérieur de moi-même.

            1H48. 4ème cas.
            C’est un nouveau pas, déjà au niveau du trois, il y avait une affection du pouvoir de discernement, du pouvoir de discernement moléculaire. Là, au niveau de ce dernier cas, de mon quatrième cas, c’est le pouvoir de discernement interne qui va être brisé. Pas le pouvoir de discernement externe, mais le pouvoir de discernement interne.

            Je parle du pouvoir de discernement intérieur, à savoir : dans mon organisme, sous tous les rapports qui le composent, les particules qui effectuent ces rapports se reconnaissent les unes les autres. C’est le domaine de la perception, à supposer cette fois ci que ce soit ce régime là. Voilà que certaines molécules, sous un rapport donné, vont traiter d’autres molécules miennes sous un autre rapport comme des étrangères. Comme des étrangères dont elles vont décomposer le rapport.
            je vous convie à lire ce second texte du livre IV sur une chose étonnante, c’est ce qui me paraît vraiment très, très bizarre, où Spinoza dit : certaines parties de nous-même, sous un rapport, se comportent comme si elles étaient devenues l’ennemie des autres parties de nous-même, sous d’autres rapports.
            Si bien que l’on assiste à cette chose étonnante : un corps dont toute une partie va tendre à supprimer les autres. Comme s’il prenait à la lettre, si vous voulez, le geste suicidaire de, par exemple : je tourne ma propre main contre moi-même, en me tirant un coup de revolver ou quelque chose comme ça. C’est comme une rébellion des parties, de certaines parties, qui va entraîner une destruction des autres parties. Jamais je n’ai vu penser le suicide de manière aussi intense et aussi moléculaire.

            Les maladies auto-immunes, c’est quoi ? Le suicide (entre autre) comme maladie auto-immune
            Si l’on a un système immunitaire, il est aujourd’hui défini comme ceci : c’est précisément des molécules génétiques qui ont le pouvoir de discerner les autres molécules comme faisant partie de mon corps. Des biologistes actuellement appellent précisément ces molécules, des molécules du soi, quand ils se mettent à se servir de concepts presque métaphysiques…
            C’est les molécules du soi, puisque elles ont pour fonction biologique de reconnaître mes molécules composantes. Elles vont trier les molécules composantes et les molécules étrangères. Elles vont entraîner notamment les phénomènes de rejet dans les greffes.

            Voilà que mon corps ne reconnaît même plus, dans certaines zones, dans certaines parties, ses propres molécules. Donc, il les traite comme des intrus, comme des molécules étrangères faisant intrusion.
            Les maladies auto-immune, c’est les maladie de la perception, c’est-à-dire, du discernement interne des molécules entre elles. Les biologistes diront que c’est des maladies de l’information. Ça constitue un groupe de maladies énorme, énorme à présent. La sclérose en plaque, qui est une maladie extrêmement grave, en fait partie. Et c’est une conception de la maladie très nouvelle, Canguilhem y a consacré un texte, où il dit : ben oui, ça revient à voir la maladie comme erreur, la maladie comme erreur génétique. C’est un certain modèle de maladie qui vaut pour certaines maladies. C’est un concept très intéressant, qui regroupe toutes les données de la biologie et de l’informatique actuellement. Le point d’union de la biologie et de l’informatique aujourd’hui, c’est ce groupe de maladies qu’on peut considérer comme des erreurs génétiques, c’est-à-dire des erreurs par rapport au code génétique.

            Soit, que le code génétique comporte lui-même une erreur, soit que sa transmission comporte des niveaux d’erreurs. C’est déjà un domaine très très varié. L’erreur consiste en quoi ? Pour Spinoza il y a bien tout un type de maladies qui sont des erreurs. L’erreur consiste en quoi, qu’est-ce qui est affecté ? C’est le système de discernement perceptif moléculaire. Et la maladie consiste en ça : un trouble de la perception. A savoir : voilà que mes molécules de discernement se mettent à faire et à multiplier les erreurs.

            Spinoza ramène le suicide à une maladie d’erreur. A savoir : toute une zone de particules sous des rapports donnés, ne reconnaissent plus les autres particules sous leurs autres rapports comme étant les miennes, ou comme étant les leurs, et se retournent contre elles. Si bien qu’il faudrait dire des maladies auto-immunes, à la lettre, que ce sont des suicides organiques. Tout comme les suicides sont des espèces de maladies auto-immunes psychiques.

            2H00 Je vous rappelle la réaction immédiate de Blyenbergh.
            Car Blyenbergh, c’est précisément, du point de vue de la sensibilité, c’est profondément quelqu’un qui se vit comme un être. Et il interroge Spinoza, avec beaucoup d’exigence, sur le mode de : Mais, enfin, qu’est-ce que ça veut dire tout ça ? Alors quoi, vous n’êtes pas un être ? Et tout le thème du bien et du mal, c’est là et au niveau de cette grille que je vous proposais aujourd’hui qu’il faut le resituer. Et à ce niveau, Blyenbergh a deux objections très fortes, elles s’enchaînent complètement avec tout ce que dont on a parlé aujourd’hui.

            Je dirais, la première concerne la nature en général.
            Elle consiste à dire, de votre point de vue modal, du point de vue d’une telle conception des modes, vous ne pourrez pas vous en tirer : la nature ne peut être qu’un chaos. Vous vous rappelez que Spinoza vient de définir la nature en général comme l’ensemble de tous les rapports qui se composent et se décomposent, pas seulement de mon propre point de vue, mais de tous les points de vue.
            Riposte de Blyenbergh, qui paraît très intéressante : qu’est-ce que vous racontez là, mais alors cette nature, c’est un pur chaos ! Pourquoi c’est un pur chaos ? Parce que vous remarquerez que, chaque fois qu’un corps agit sur un autre, il y a toujours composition et décomposition à la fois. Ce n’est pas à ce niveau-là que je pourrais dire, il y a du bon et du mauvais. Pourquoi ? Parce qu’il y a forcément composition et décomposition, les deux l’un dans l’autre. Si l’arsenic agit sur mon corps c’est un cas de mauvais, il décompose certains de mes rapports, mais pourquoi ? Parce que il détermine mes particules à entrer sous un autre rapport. Avec cet autre rapport, le rapport de l’arsenic se compose, lui, donc il n’y a pas seulement décomposition, il y composition aussi, dans le cas de l’empoissonnement. Mon organisme meurt mais justement.

            Par exemple je mange et je dis c’est bon. Qu’est ce que je suis en train de faire, quand je mange du bœuf, ou du blé ? Je décompose le rapport des particules sous lequel elles appartenaient au blé, et comme je dis, je les incorpore, c’est-à-dire je les soumets à mon rapport à moi. Je ne cesse pas de décomposer et de recomposer. Donc la nature c’est l’ensemble des décompositions, autant que des recompositions. Et je ne pourrais jamais distinguer des compositions pures et des décompositions. Elles sont complètement l’une dans l’autre. Donc la nature est pur chaos. Et en effet, lorsque Spinoza avait dit : « attention il n’y a ni bien ni mal ».., mais il avait précisé : il y a du bon et du mauvais de mon point de vue, c’est-à-dire du point de vue d’un corps déterminé. Mais du point de vue de la nature en général, il n’y a pas de bien et de mal mais il n’y a pas non plus de bon ni de mauvais.

            Et deuxième objection de Blyenbergh.
            Blyenbergh dit : « cette fois-ci, d’accord, je me place au point de vue d’un corps précis, par exemple le mien, il y a du bon et du mauvais. Le mauvais c’est ce qui décompose mes rapports, le bon c’est ce qui se compose avec mes rapports. Donc, d’accord, le corps distinguera l’arsenic et l’aliment. t allez-vous dire que le vice c’est ce qui ne vous convient pas et la vertu c’est ce qui vous convient ? En fait la morale nous a toujours dit l’inverse. A savoir que la vertu, il fallait un rude effort pour le faire, c’est-à-dire que ça ne me convenait pas spécialement, et que le vice, au contraire il pouvait très bien me convenir, qu’il n’en était pas moins vice pour ça.
            En d’autres termes la morale commence à partir du moment où l’on n’assimile pas le vice et la vertu à de simples goûts. D’où l’objection de Blyenbergh : vous n’avez qu’un critère de goût pour distinguer les actions, et vous Spinoza, si vous vous abstenez du crime, si vous vous abstenez de faire des crimes, c’est uniquement parce que pour vous, ils auraient mauvais goût. Et en effet, Spinoza avait dit lui-même dans une lettre antérieure : « je m’abstiens des crimes parce que ma nature en a horreur ». Mais c’est complètement immoral ! … La morale commence à partir du moment où elle vous dit de vous abstenir des crimes même si vous en avez envie. Parce que, qu’est-ce qui me garantit que la nature de Spinoza, elle va continuer à en avoir horreur, des crimes ? D’où, formule encore plus insolite de Spinoza, que veut-il dire lorsqu’à la fin de la correspondance, il dit : « Si quelqu’un voyait qu’il convient à son essence de faire des crimes, ou de se tuer, celui-là aurait bien tort de ne pas se tuer ou de ne pas faire des crimes » ? Qu’est-ce qu’il veut dire ?

            Je prends trois exemples de mal incontestable :
            le vol, voilà, ça c’est mal, le crime, c’est mal, et, exemple qui court tous les manuels de morale et de théologie de l’époque, l’adultère.
            Spinoza prend ces exemples dans la correspondance avec Blyenbergh. Ecoutez Spinoza qui lui dit : Et ben, qu’est-ce qui est mal dans le crime ? Et bien, ce qui est mal, dit Spinoza, c’est très simple, je décompose, par mon acte, les rapports constituants d’un autre corps. C’est-à-dire : je tue quelqu’un.
            Le vol, imaginez, le vol… Qu’est-ce qui est mal dans le vol ? On nous dit c’est mal, mais on ne peut pas le croire si on ne voit pas ce qui est mal dans le vol, alors il faut voir ce qui est mal. Donc plus personne ne volera si il voit bien ce qui est mal dans le vol, c’est parce que les gens, ils ne voient pas ce qui est mal dans le vol… Or, vous vous rappelez la formule de Spinoza… En gros le mal, le mauvais en tout cas, ça consiste en une chose : c’est que toujours un rapport est détruit.

            Et bien dans le vol, il y a bien un rapport qui est détruit. C’est que, comment se définit la propriété ? Il faut faire du droit… Parce que la propriété, c’est très intéressant pour tous nos problèmes. Est-ce qu’on est des substances, est-ce qu’on est des modes ? La propriété, est-ce que c’est une qualité ? C’est du type le ciel est bleu, ou c’est du type ” Pierre est plus petit que Paul” ? C’est une qualité attribuable, la propriété, ou bien c’est une relation ? Et relation entre quoi et quoi ? Moi, je vais vous dire, je crois que c’est une relation, la propriété. Mais je conçois très bien des théories de la propriété qui montreraient que la propriété, c’est une qualité attribuable à quelqu’un. Mais je ne crois pas, je crois que c’est une relation. C’est une relation entre deux termes, un terme qu’on appellera la propriété, un autre terme qu’on appellera le propriétaire. Quelle est cette relation, en quoi consiste la relation de propriété, si c’est une relation ? La relation de propriété.

            2H15. Un cas classique, qui a fait jurisprudence dans l’antiquité. Il y a une cité abandonnée et il y a deux types qui courent, vers la cité. Ils courent, très très vite… Et il y en a un qui va toucher la porte, avec son doigt… Et l’autre, qui est derrière, il envoie une flèche dans la porte. Problème juridique : qui est propriétaire ? Quel est le droit de propriété, là ? C’est : propriété des choses non occupées. Le droit d’occupation. Sur les choses non occupées, vous avez un droit de propriété par occupation. Qu’est ce qui va définir l’occupation ? Premier cas, la jurisprudence disait : il faut toucher la chose. Nous avons fait notre empire en plantant notre drapeau sur des terres, qui sans doute étaient occupées mais on l’oubliait, et n’étaient pas occupées par les autres européens. On plantait son drapeau, c’était un acte de propriété par droit du premier occupant, comme on disait. Evidemment ça faisait problème,

            Bien, voilà la question : la main sur la porte de la cité vide instaure une relation. Il y a des relations naturelles et des relations conventionnelles. Le droit, le système du droit, décide par convention que ce rapport -qui est un rapport de contiguïté : ma main touche la porte… Tandis que l’autre cas, le type qui tire la flèche, il n’y a pas rapport de contiguïté. Il a un rapport de causalité. Il a tiré la flèche, et la flèche, elle, est en contiguïté avec la porte quand elle s’est plantée dessus. Faire du droit et aimer faire du droit, c’est aimer des problèmes de ce genre… Qui est propriétaire ? Est-ce que le rapport flèche-tireur suffisait à induire par convention une relation de propriété ou pas ? Est-ce que seule la relation de contact main-porte induisait la relation conventionnelle de propriété ?

            Vous voyez que dans ces cas une relation naturelle est élue, une relation naturelle est choisie, pour signifier une relation conventionnelle : le problème de la propriété du point de vue d’une théorie des relations. Or je dis juste, voyez en quoi le problème de la propriété, le problème du vol, rentre en plein dans le schéma de Spinoza : lorsque je vole je détruis le rapport de convention entre la chose et son propriétaire. Et c’est uniquement parce que je détruis un rapport que je fais du mal. C’est une bonne idée de Spinoza ça, à chaque fois que vous détruisez un rapport, vous faites du mal. Mais vous me direz, comment évitez de faire du mal ? Quand je mange, je détruis un rapport, je détruis les rapports du bœuf pour m’incorporer les molécules de bœuf.

            Et l’adultère alors ? Ah ah… c’est mal, parce que vous décomposez un rapport. Ah bon ? Alors si je ne décompose pas de rapport, je peux être adultérin. Oui ! Spinoza pense, parce que son entendement est borné, que ce n’est pas possible. Ce n’est pas sûr, on peut apporter des aménagements (rires) au spinozisme, car, que veut-il dire par décomposer un rapport ? Il veut dire que le mariage… Il dit : « Vous dites vous-même que le mariage est l’instauration d’un rapport sacré, entre la femme légitime et le mari ». C’est un rapport de convention, ça il dira : « le rapport de sacrement, il est de convention ». Il a écrit le traité théologico-politique pour raconter tout ça très bien. Mais les rapports conventionnels sont parfaitement fondés, et finalement, sont fondés sur des relations naturelles.

            #6841
            René
            Maître des clés

              Dans ce cours, Deleuze revient sur la question des corps (des étendues) qui se composent et recomposent indéfiniment dans l’Éthique de Spinoza, mais en partant de l’art. Comment ce dernier exprime des manières de voir de l’artiste, lequel joue avec des compositions/recomposition selon ces percepts.

              Quelques notes :
              Le bas relief égyptien c’est quoi ? Avec le contour, c’est la proximité égale de la forme et du fond, le contour cerne le personnage, et le personnage est soustrait à la variation. Dans l’art égyptien, la figure, entourée de son contour, est rapportée à l’essence, l’essence soustraite à la variabilité. Or eça marquera il me semble tout l’art occidental.
              L’idée d’une essence qui serait au delà de l’apparence, c’est déjà une idée en Egypte, qui passera chez les grecs et, comme on dit, qui déterminera tout notre Occident.
              Or tout notre Occident qu’est ce qu’il fait ? Lui, il va s’apercevoir que la figure ou la forme ne peut plus être rapportée, vu le chaos du monde, ne peut plus être rapportée à l’essence, à l’essence égyptienne, mais doit être rapportée à l’accident, le petit truc qui déraille, le petit truc qui penche, et je crois que qu‘est ce qui a été fondamental dans cette histoire, à savoir vous ne rapporterez plus les figures à l’essence, mais à l’accident, au changeant, à l’événement et non plus à l’éternel.

              Avec le christianisme, il n’a pas cessé d’ouvrir de formidables possibilités à l’athéisme, fantastique. Il commence par nous dire : la mesure des choses, plus que l’essence, c’est l’évènement. Et en effet, il y a une espèce de geste de dieu, c’est à dire l’incarnation, la crucifixion, la résurrection, etc..
              Cette série d’évènements Dieu n’est plus pensé en fonction de l’essence, mais en fonction de la variabilité des événements or à partir de là, est ce qu’on pouvait s’arrêter ? Difficile ! c’est pour ça je reprends un thème que j’avais esquissé à propos de Spinoza parce qu’on nous dit : vous comprenez dans la peinture, dite chrétienne c’est très curieux , on ne peut pas s’arrêter, la figure du christ et celle de Dieu, n’est plus rapportée à l’essence, mais à des évènements, ces évènements ont beau être très codés dans une histoire sainte, ils vont être triturés dans tous les sens, d’où vous aurez toutes les descentes de croix que vous voulez, vous aurez la folie de peindre va s’emparer de ça, en rapportant la figure à tous les accidents imaginables… Vous allez avoir des christs qui tombent la tête en bas, vous allez avoir des christs dont le bras a, une attitude comme on dit maniériste extraordinaire, vous allez avoir des christs complètement homosexuels, vous allez avoir tout ce que vous voulez à force de rapporter la figure à l’accident.

              Extrait : Il y a un texte très bon de Merleau Ponty, il y a un texte très beau, alors admirable, non, il y a deux ou trois textes de Maldimet, il y a des textes de Erwin Strauss, or, ils ont en commun d’être précisément des phénoménologues. Alors là il y a une partie liée, c’est pas étonnant puisque c’est une phénoménologie qui se centre sur la sensation, qui est une phénoménologie du sentir, et que Cézanne c’est celui qui, sans doute, a poussé aussi bien pratiquement que théoriquement, a poussé le plus loin le rapport de la peinture avec ce qu’il appelle lui même la sensation. Alors à ça moment là ça m’étonne pas que des philosophes comme Merleau Ponty ou Maldinet se soient trouvés particulièrement inspirés ou aient eu un rapport particulier avec Cézanne.

              Mn 17 : il y a des rapports qui se composent et des rapports qui se décomposent, tantôt à l’avantage d’ un des deux corps tantôt à l’avantage de l’autre corps. Bon. Mais la nature, elle, elle combine tous les rapports à la fois. Donc, dans la nature en général, ce qui n’arrête pas, c’est que tout le temps, il y a des compositions et des décompositions de rapports, tout le temps, puisque les décompositions de rapports sont finalement l’envers des compositions, ou l’inverse, mais vous n’avez aucune raison de privilégier la composition de rapport sur la décomposition, puisque les deux vont toujours ensemble.

              “La nature telle que vous la concevez, n’est rien qu’un immense chaos”. Ca, c’est la première objection de Blyenberg…
              Spinoza répond ceci : du point de vue de la nature entière, on ne peut pas dire qu’il y a à la fois compositions et décompositions, il n’y a que des compositions. C’est du point de vue de notre entendement que nous disons : tel et tel rapports se composent au détriment de tel autre qui doit se décomposer pour que les deux autres se composent , mais c’est parce que nous isolons une partie de la nature contre une autre. Du point de vue de la nature toute entière, il n’y a jamais que des rapports qui se composent.

              Mn 23. Seconde objection de Blyenbergh.
              Du point de vue de certains éléments de la nature, il y a bien composition et décomposition, les animaux se mangent entre eux, et l’arsenic décompose mon corps, tandis que le bon aliment le compose. Autrement dit, ce qui m’arrange est vertu, et ce qui ne m’arrange pas, je l’appelle vice. Ce qui revient à dire, que vice et vertu sont réduits à des affaires de goût.

              Prise de notes en cours. Merci de votre attention.

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