Cafephilos Forums Les cafés philo Les sujets du café philo d’Annemasse Sujet du 28.08.2023. Peut-on se fier à sa sensibilité (pour porter un jugement) ? Avec Philippe, Maryline et Charles.

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    René
    Maître des clés
      Peut-on se fier à sa sensibilité ?

      Nous étions 10 participants. Nous étions très contents d’accueillir nos amis de Chambéry (Philippe, Maryline et le fils, Charles, 16 ans)

      Trois questions ont été proposées :
      – Peut-on se fier à sa sensibilité ?
      – L’avis d’autrui peut-il changer le mien ?
      – L’enfant peut-il savoir à quel genre il appartient ?

      Le vote ne parvenait pas vraiment à trancher, il y a eu égalité entre plusieurs sujets à plusieurs reprises. De façon un peu arbitraire et intuitive, nous avons retenu : Peut-on se fier à sa sensibilité ? C’est dire si les modalités du vote influencent les résultats.

      Des deux termes, se fier et sensibilité, ont émergé ces questions :

      1° Qu’implique l’idée de se fier : avoir foi, avoir confiance, s’en remettre à autrui, mais jusqu’à quel degré d’implication ?
      2° Qu’est-ce être « sensible » ? Le terme sensibilité renvoie autant à percevoir par les sens (perception empirique, rapport à l’expérience) que par les affects (être affecté par les émotions ressenties)
      3° Les émotions, de leur côté, posent la question, à quelle sorte de sensibilité et d’affects ils renvoient ? Comment ce registre du sensible est perçu à l’intérieur de soi ? Comment est-il accueilli par la conscience ? (perception intrasubjective)
      4° Il s’agit aussi de « sa » sensibilité, celle personnelle, comparativement à la sensibilité en générale et/ou à celle d’autrui. Par exemple, la sensibilité d’autrui nous est-elle accessible ? Quelles sont les conditions opérationnelles de la sensibilité ?
      5° Une cinquième distinction a été opérée, celle des situations où notre sensibilité se trouve sollicitée (situation d’urgence, événement d’actualité, situation affective personnelle, exposition de sa parole en public, etc.). Peut-on se fier à sa sensibilité (son ressenti, ses perceptions) dans ces cas-là ? Si oui, en vue de quoi, pour porter un jugement ?

      Pour toutes ces questions, il s’agissait de rendre compte de ce que nous entendions par sensibilité, mais aussi de décrire comment les données recueillies par les perceptions sensibles étaient traitées : en vue de quoi, quel but, pour quelle raison (cause) et de quelles manières les perceptions fonctionnent-elles ? In fine, c’est question, éthique, ontologique et épistémologique qui s’est posée : ce que me dit ma sensibilité et ce que je sais d’elle, me permet-il de juger de quelque chose, par exemple, de mon être, de ma morale, d’une situation relation et d’un fait d’actualité ? Prenons un exemple : dans le film « Snow therapy », un père de famille court se mettre à l’abri en emportant son téléphone à l’arrivée de l’avalanche qui gronde, tandis que la mère se précipite pour sauver les enfants. Peut-on, à partir de cette situation, juger de la sensibilité de la mère et de celle du père ? La première est-elle courageuse et altruiste pour secourir en premier lieu les enfants, le second est-il lâche, égoïste pour se sauver lui seul en première instance ? Que peut-on dire de la morale de l’un et de l’autre ? De quelle manière la sensibilité de chacun renvoie-t-elle précisément à leur « être », à leur identité intrinsèque ?

      Je propose de rendre compte de quelques problématiques que nous avons traitées.

      Au départ, il y a la perception.
      Sans donnée provenant de la perception, il n’y a pas d’information. Si le cerveau est isolé dans une cuve, les sens ne peuvent lui apporter aucune information (visuelles, auditives, tactiles, etc), le cerveau n’a alors aucun signe à traiter, aucun neurone n’est stimulé, il est vide. Donc oui, on doit se fier à la perception, puisqu’elle est ce par quoi arrivent les informations que le cerveau va traiter.
      Une parenthèse : on pourrait télécharger le cerveau avec une diversité de données sélectionnées, comme un ChatGPT, et il arrangerait tout selon une diversité de paradigmes, eux aussi, constitués à cette fin. Il n’en serait pas moins dépourvu de sens, de perception l’informant du réel. Le cerveau serait autoréférencé et subordonné aux programmes installés dans sa mémoire.
      Mais revenons au réel, une objection s’impose rapidement. Nos sens sélectionnent, par leur capacité, les données de l’environnement. De fait, la perception est limitée aux informations provenant de l’environnement, elle est aussi conditionnée par nos capacités physiologiques (vue basse, pas de perception dans les infrarouges, etc). Ajoutons à cela le fait que, chacun ayant ses perceptions, on ne peut savoir ce que l’autre perçoit. Finalement, on ne peut se fier aux perceptions pour dire le réel, et plus encore, pour poser un jugement.
      Second niveau d’objection, il semble que les perceptions soient immédiatement associées à des jugements d’appréciation : on me touche, c’est agréable ou pas, c’est de l’abus ou de la gentillesse (c’est bien ou c’est mal), c’est fait avec ou sans mon consentement tacite et/ou déclaré, c’est socialement moral ou pas.
      Il y a là trois axes d’opérations cognitives qui se surimposent pour se présenter comme instantanément à la conscience : perception, affect, jugement. Autrement dit, ce qui est donné à la conscience se présente comme du perçu, mais est constitué d’une sensibilité, d’émotionnel, d’instinct, d’intuition et d’informations environnementales complexes en elles-mêmes. Voir schémas ci-dessous :

      Quel tri faisons-nous dans le perçu qui se présente à notre conscience ?

      Dans une discussion, nous pouvons décomposer ce qui se passe pour chaque registre (perception, affect, données de l’information, jugements), néanmoins, dans la vie courante, tout se vit dans un seul mouvement : une perception (observer un paysage, rencontrer des amis, regarder les infos, être témoin d’un accident, y compris regarder des chiffres, etc) entraine quasi systématiquement un affect et, à l’affect faiblement ou puissamment ressenti, un jugement d’impression est presque systématiquement émis face à une situation déjà complexe par l’ensemble des informations qu’elle enferme. Les questions se posent selon les degrés qu’implique le « systématiquement » et le faiblement perçu : jusqu’où peut-on se fier, parier sur la perception pour considérer un « perçu » comme le début d’une information ?
      A priori, il semble qu’on ne puisse échapper au fait de se « fier » à ce début d’information qui peut être réduit à un indice, un signal, à une phénoménologie (mais nous n’avons pas développer l’angle phénoménologique de la question, voir note en bas du compte rendu). Ensuite, tout relève du traitement que l’on fait de cette information (ou de ce signal). Ci-dessous, les deux grandes pistes qui se sont présentées à nous. Si, ce que je perçois se présente comme :
      N°1 : des informations provenant de mes sens orientés vers l’environnement extérieur à moi, ce sont, mes relations à autrui, des faits d’actualité, le champ disciplinaire des savoirs (histoire, philo, sciences humaines, physique, etc.), pour ces différents domaines, il convient d’avancer avec les méthodes convenues ou de les mettre en place. Par exemple, pour étudier des interactions, on peut recourir à des enregistrements pour objectiver les échanges et ainsi, ajouter à sa perception, à l’expérience vécue, un instrument d’objectivation.
      N°2 : si ce que je perçois se présente d’emblée à ma conscience par le ressenti de mes émotions (rapport à mon intériorité), si j’en suis spontanément affecté, ces ressentis (affects, percepts) peuvent renvoyer à une connaissance de soi : qu’est-ce qui les compose, à quels schèmes répondent-ils, comment est-ce que je les interprète , d’où viennent mes affects, mes émotions, qu’est-ce qui les provoque ?

      Une première conclusion peut être tirée : On peut se fier à sa sensibilité en tant qu’elle se présente comme un moyen par lequel on recueille les premiers signaux d’une information. Mais, première réserve, il apparait que le signal reçu est déjà et systématiquement traité, il est jugé de façon primaire comme apprécié ou pas, éventuellement comme « neutre » ou indifférent.
      Seconde réserve, ce signal est indissociable d’une collection de signaux, l’ensemble forme une information complexe en elle-même (émotion, fait d’actualité, événement, relation, etc). En cela, dans la vie courante, la sensibilité se confond avec les données premières de la perception. Il convient dès lors de considérer qu’on ne peut se fier à sa sensibilité, car son contenu se révèle instantanément comme en un bloc à notre conscience. Ainsi, si l’on souhaite porter un jugement à ce qui se donne à la conscience, des outils d’analyse, des références, des méthodes, des théories sont nécessaires pour traiter le perçu selon les parties qui le composent.

      Qu’est-ce qui se présente en premier à soi, dans une interaction, le sensible ou le perçu ?
      Il apparait que le « sensible » est déjà conditionné (par des a priori, des automatismes, une culture, des habitus etc.) tandis que le perçu relève déjà d’informations complexes, qu’elles soient intrasubjectives ou tangibles lorsqu’e, par exemple, elles proviennent de l’environnement extérieur. Prenons un exemple (proposé par Eva): je me fie à mon ressenti pour offrir à ma fille un cadeau. Dans cette situation, ma sensibilité me suffit, je me connais, je connais ma fille et je sais que je ne vais pas me tromper. De plus, je pourrais vérifier si ma sensibilité me donne raison lorsque, ouvrant le paquet, elle sautera de joie. Pour autant, dans cette interaction, se mêlent de la sensibilité, une diversité d’expériences, un savoir constitué, des intuitions, des perceptions sensibles, des recommandations, etc. De plus, j’ignore pour quelle raison ma fille est joyeuse ? Peut-être exprime-t-elle sincèrement sa joie de me voir heureuse ou parce qu’elle réalise qu’elle a su m’influencer ? De fait, le sensible renvoie à un ordre de perception, mais il est insuffisant pour juger des faits et des interactions. On ne sait finalement si l’on est en train de se juger toi (ses émotions), l’objet (le bon choix du cadeau), la relation (ce qui s’échange) ou autrui (le récepteur du cadeau).

      Pour conclure, reprenons l’exemple de la mère de famille qui sauve ses enfants.
      L’affect de la mère oriente instinctivement son action vers la sauvegarde de ses enfants, tandis que l’affect du père le pousse à se mettre à l’abri en emportant son téléphone. A première vue, Il a le réflexe de prendre son téléphone, mais pas celui de protéger sa femme et ses enfants. Peut-on juger de la morale de l’un et de l’autre ? Elle pourrait tomber sous le sens : la mère est altruiste et le père, égoïste. Mais supposons que nous ayons un scanner permettant de lire les circuit neuronaux des protagonistes et, par conséquent, le cheminement de leurs pensées. Nous pourrions voir que la mère accourait vers les enfants, mais sans avoir évalué la configuration des lieux, si bien qu’elle se mettait elle en danger, tout comme les enfants. A l’inverse, le père avait anticipé le risque, il prenait le téléphone pour appeler dès que possible les secours, une fois le danger passé. Bien entendu, toutes les hypothèses sont possibles, mais les seuls faits de la situation arrêtée à ce point précis, ne nous permettent pas de juger de la morale de la mère ou du père. L’usage du scanner pour « lire » leurs pensées se justifie, dans notre exemple, pour écarter l’argument de mauvaise foi.

      Conclusion finale : certaines personnes fonctionnent en faisant prioritairement usage de leur sensibilité, puis secondairement de leur faculté d’analyse, tandis que d’autres ont un rapport plus immédiat à la raison, pour ensuite prendre en compte le ressenti. Il s’agit donc de composer avec deux ordres de cognition, la sensibilité (les affects) et le raisonnement, il convient de les articuler, de les travailler ensemble en observant les rapports qu’ils entretiennent (rapport d’entente, de compréhension ou rapport de force, de contrainte, de déni. Dans un troisième temps, il s’agit de se rendre compte à partir de quels arrière-plans, voire de “transcendance” on opère ? A partir de quel paradigme, à partir de culture, de quelle éducation on réagit comme instinctivement : celui de Spinoza, celui de la phénoménologie, celui d’un platonicien, celui lié à un empirisme sans formalisme ou, à l’inverse, dûment structuré avec des méthodes pré-enregistrées ? En effet, si je suis spinoziste, utilitariste, deweysien ou phénoménologue, mes angles d’analyse n’étant pas les mêmes, je ne suis pas du tout porté à produire les mêmes analyses et jugements dans un cas et dans l’autre.

      Note : la question “phénoménologique.
      J’imagine que nous n’avons pas emprunté cette voie car sa méthode implique de ne s’en tenir essentiellement qu’à la chose même, en tant que chose perçue, et en faisant abstraction de toute approche empirique. Si nous avions emprunté cette voie, il nous aurait fallu suivre les voies de la méditation (celle de Descartes et d’Husserl), mais nous n’aurions pu estimer l’idée de se “fier” à notre sensibilité pour évaluer des situations objectivées, ou alors uniquement à partir des facultés de déduction de la raison.
      Ici, notre forum est consacré à des cours-conférences portant sur la phénoménologie.

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      René Guichardan, café philo d’Annemasse.
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