Cafephilos Forums Les cafés philo Les sujets du café philo d’Annemasse Sujet libre ce lundi 10.07.10.2022 + compte rendu : Dans un État qui réprime la liberté, jusqu’à quel point peut-on penser en liberté dans son for intérieur ?

  • Ce sujet contient 2 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par René, le il y a 1 année.
3 sujets de 1 à 3 (sur un total de 3)
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  • #6734
    René
    Maître des clés
      Rencontres philo pour le monde d’aujourd’hui, tous les lundis à 19h00
      à la Taverne, place de l’Hotel de Ville. 74100 ANNEMASSE

      Ce lundi 10/07/2023, le sujet sera choisi parmi les questions proposées par les participants

      Par un vote ou un échange ouvert, on retient la question qui semble motiver l’attention des participants présents.
      – On cherche à dégager les enjeux de la question : en quoi il y a problème (sur un plan existentiel, relationnel, social, politique) et on interroge les dimensions de vérité et d’éthique que nos propositions soulèvent. C’est là où on commence à philosopher vraiment.
      – De fait, nous faisons philosophie par une capacité à mener une enquête, et par celle à questionner les raisons et les références par lesquelles on pense. (Quelques éléments d’explications sur la philo dans les cafés philo, ici)

      – Nous avons remarqué que, lorsque des participants s’impliquaient dans les questions qu’ils posaient et, parfois, lorsqu’ils avaient sous le coude, une citation, un témoignage de ce qui les avait interpelés dans la semaine, ou une question à laquelle ils pensaient déjà, que ce contexte facilitait parfois la prise de décision du sujet retenu.
      – Apprendre à réfléchir ensemble pour dégager un problème et formuler une question s’inscrit dans une démarche première en philosophie.
      – La formule traditionnelle des cafés philo où un participant souhaite préparer une question avec quelques ressources est toujours ouverte, il suffit de l’inscrire dans l’agenda et de l’introduire en une poignée de minutes le jour venu.
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      Le compte rendu du sujet de la semaine passée est posté ici (cliquer) : Les loisirs ont-ils du sens dans notre société ?

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      Règles de base du groupe
      – La parole est donnée dans l’ordre des demandes, avec une priorité à ceux qui s’expriment le moins.
      – Chacun peut prendre la parole, nul n’y est tenu.

      Pour limiter les effets de dispersion dans le débat
      – On s’efforce de relier son intervention à la question de départ, de mettre en lien ce que l’on dit avec ce qui a été dit.
      – Pour favoriser une circulation de la parole, de sorte à co-construire le débat avec les autres participants, on reste concis.
      – On s’attache davantage à expliquer la raison de sa pensée, plutôt qu’à défendre une opinion.
      – On s’efforce de faire progresser le débat.
      – Concrètement, on évite de multiplier les exemples, de citer de longues expériences, de se lancer dans de longues explications, mais on va au fait de son argumentation.

      > Le moment de la conclusion peut donner l’occasion d’un exercice particulier :

      – On peut dire ce que l’on pense des modalités du débat.
      – On peut faire une petite synthèse d’un parcours de la réflexion.
      – On peut dire ce qui nous a le plus interpelé, ce que l’on retient.
      – On peut se référer à un auteur et penser la thématique selon ce qu’aurait été son point de vue.
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      Avec ou sans préparation, chacun est le bienvenu, les cafés philo sont par définition, contre toute forme de discrimination et de sélection par la classe sociale, le niveau scolaire, etc.

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      René Guichardan, café philo d’Annemasse.
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      #6747
      René
      Maître des clés
        Compte rendu du sujet :
        Dans un État qui réprime la liberté, jusqu’à quel point peut-on penser en liberté en son for intérieur ? 

        Nous étions neuf participants, dont un nouveau (n’a jamais participé à un café philo, nous a trouvé par internet, connaissait nos règles et il s’est exprimé).

        Une autre question a été proposée : obtenir l’objet de son désir, en tut-il l’élan (ou l’idée qu’on s’en faisait) ? Variante formulée : savoir que l’objet de notre désir nous est donné, en annihile-t-il l’attrait ? Ce sujet est reporté, car il y a eu égalité des votes avec le second sujet, qui a finalement été retenu. En voici la formulation initiale :
        Dans un État qui réprime la liberté, jusqu’à quel point les “gens” inhibent cette liberté jusqu’à devenir “schizophréniques” et/ou jusqu’à quel point peuvent-ils malgré tout se penser en liberté dans leur for intérieur ?

        Le Contexte de la question : De la traduction des textes de Jean-Jacques Rousseau en Iran.
        La Maison Rousseau et Littérature invitait le 28 juin 2023, Nahid Rezaei, docteure en lettres et rousseauiste iranienne, qui présentait ses études sur la traduction, la transmission et la réception des idées de Jean-Jacques Rousseau en Iran (Voir ici. Un posdcast sera mis en ligne prochainement)

        Il apparaît que des omissions, des commentaires, des ajouts, voire des déformations ponctuent les traductions, en particulier dans celle des Confessions. De fait, en tant que République Islamique, l’Iran exerce une double contrainte sur les libertés, celle du gouvernement, au nom de la République, et celle des autorités religieuses, au nom de l’Islam. L’autrice en a conclu que la pensée de Rousseau est instrumentalisée par les pouvoirs en place au gré des émeutes et révolutions qui chamboulent l’histoire de ce pays.
        Pour l’anecdote, je me suis approché de l’autrice à la fin de sa présentation pour essayer de lui faire entendre ma question : “Pensez-vous que les “iraniens-es” conçoivent une idée de la liberté et de l’égalité telle que Rousseau pouvait l’entendre et telle que des démocraties (authentiques, non corrompues) pourraient s’en inspirer ?”
        Mais, bizarrement, j’ai eu le sentiment qu’elle ne pouvait pas entendre ma question ou/et qu’elle n’y répondait pas.
        D’où, la question initialement formulée plus haut, elle provient d’un bref échange qui avait eu lieu sur notre groupe “Signal”, et que nous pouvons reformuler ainsi : Dans un État qui réprime la liberté, jusqu’à quel point peut-on penser en liberté dans son intérieur ? »

        La question de la liberté sous contrainte
        S’arrêter à un feu rouge est une obligation, mais ce n’est pas une contrainte, bien qu’elle s’y apparente. L’arrêt est prescrit dans le cadre général du code de la route en vue d’ordonner la liberté de circuler de tous les usagers. De fait, ce cadre qui, lorsqu’on est pressé, est vécu comme un empêchement, est, du point de vue de l’intérêt général, la garantie pour tous les usagers de la route de se rendre à la destination de leur choix. Dès lors, il convient de distinguer un cadre d’une contrainte. Le cadre est structuré, structurant et sa raison d’être est explicite. Il dit en quoi il vise l’intérêt général de tous, en quoi il permet une liberté égale pour chacun et, dans le cadre du code de la route, il donne la possibilité à tous se déplacer sur le territoire. De son côté, la contrainte, dans le cas du feu rouge, est un empêchement effectif mais doublé d’un ressenti subjectif. Imaginons que la frustration exprimée soit partagée par un groupe de citoyens, qui justifierait que cette règle du code n’est pas efficiente, qu’elle génère des injustices, la proposition pour une autre régulation doit justifier de sa possibilité d’apporter davantage de liberté et autant d’égalité pour la communauté des usagers. C’est à ce titre qu’on peut estimer qu’une proposition vise un intérêt général plus grand. On peut penser à J. Rawls et à Amartya Sen dans le cadre de la justice sociale.
        La question qui se pose n’est donc pas tant celle des contraintes, qui peut relever de la simple appréciation subjective, mais celle des cadres, des règles, des valeurs de la liberté qui en accompagnent l’expression dans la vie réelle. Ainsi, nous nous demandons si la liberté (dont nous ferions proposition) est profitable à tous, quels en sont les effets, les implications et les conséquences sur ces trois plans : dans nos relations à autrui, en notre for intérieur et dans notre rapport à l’État ? Peut-on identifier ces cadres, règles, valeurs et les modalités par lesquelles elles varient ?

        La liberté en soi, avec l’autre et au sein d’un Etat.
        Nous avons écarté assez rapidement l’émancipation irréaliste d’échapper aux lois de la physique ou de ne pas subir les conséquences de ses choix lorsqu’ils sont visiblement trop hasardeux (prise de risques insensés, comme sauter d’un pont trop haut). Nous n’avons pas évoqué les lois éthiques par rapport aux vivants, à savoir, de la liberté de modifier le génome dans des laboratoires ou à le faire indirectement par les actions humaines sur l’environnement (rejet des polluants, OGM, déforestation à grande échelle, surpêche, etc). Non, nous avons préféré nous en tenir au débat de fond et à ces trois registres déjà mentionnés : le for intérieur, la relation à autrui et notre rapport à la politique (au gouvernement, aux lois). Ainsi, notre question se précise : comment la liberté se trouve-t-elle contrainte ou positivement encadrante sur ces différents registres ? Prenons trois exemples :
        1° – Suis-je libre s’il m’est plus facile de suivre mes inclinations naturelles (ma sensibilité, mes habitudes, les penchants de mon éducation), plutôt que lorsque je me contrains en raison d’un projet que je vise, et qui m’oblige à suivre une discipline pour le voir aboutir ?
        2°- Suis-je libre si je préfère m’adapter à l’autre (mon conjoint, ma famille, mon équipe, mon parti), plutôt que de prendre en compte ce que je me dis dans mon for intérieur, ce qu’il en coûte de mes valeurs, de mes priorités, de mon sentiment de liberté ? (Est-ce que je me tais pour écouter l’autre ou, à l’inverse, je tais l’autre pour lui imposer ma parole ?)
        3° – Suis-je libre lorsque j’adhère aux lois et à la censure du gouvernement, parce que son orientation colle à mon idéologie, que j’y trouve mon intérêt ou que j’estime, par principe, que le « gouvernement » (le représentant de l’autorité) a toujours raison ?

        Répondons rapidement aux trois questions posées :
        1° Ce n’est pas une liberté que de suivre ses inclinations « naturelles » (son conditionnement, son éducation, ses habitudes), en ce sens qu’on oublie (refoule ?) généralement les conditions (peur, interdit, récompense) par lesquelles, on les a intériorisées. En soi, certes, on se sent libre d’être comme on est, mais il ne s’agit pas là d’une liberté émancipatrice de son enfance (de la minorité pour reprendre le terme de Kant), mais de la conformité à ses penchants inconsciemment intériorisés. Ils sont ressentis comme étant notre « identité » (ou une partie d’elle).
        2° S’adapter à son conjoint ou à un groupe d’appartenance (famille, équipe, association, syndicat) n’exprime pas nécessairement une liberté de conscience qui s’autodétermine par elle-même. En effet, cette question ouvre la porte aux « compromis », c’est-à-dire, à des tractations tacites, délibérées ou inconscientes. Autrement dit, il s’agit d’une sorte de marché qui s’établit avec autrui (le conjoint ou un groupe), dont on ne saisit pas nécessairement tous les aboutissants, toutes les pressions auxquelles on répond. Dans les comportements, ça se traduit ainsi : je t’accorde ceci contre cela, je reconnais mes attentes ou/et ne dis rien de l’intérêt que j’espère en tirer plus tard. Éventuellement, colère et ressentiment s’ajouteront en primes en cas de déception. En effet, les négociations sont, la plupart du temps, conditionnées par des rapports d’influence en raison de l’asymétrie des pouvoirs en présence ; c’est-à-dire, de la liberté de l’un ou l’autre des protagonistes à faire des propositions, à ne pas dépendre de la situation d’échange ou de la volonté de l’autre.
        3° Enfin, si je trouve mon intérêt dans la politique du gouvernement, il ne peut s’agir, comme le précise Rousseau dans son Contrat Social, d’une liberté consentie librement par l’adhésion aux lois qu’un peuple souverain se donne (références en bas de page). Il s’agit à nouveau de calcul d’intérêts, voire d’idéologie plus ou moins franche ou larvée, dont le groupe d’intérêts dans lequel je m’inscris (mon syndicat patronal ou ouvrier), tire parti. En effet, selon Rousseau, les lois « libres » auxquelles nous pourrions consentir en notre for intérieur, devraient être le produit de délibérations citoyennes, en ce qu’elles expriment la volonté générale du peuple (et non celles de représentants qui détournent et accaparent la volonté du peuple).

        La liberté est dialogique.
        On le voit, la « liberté » est « dialogique », elle est le produit d’une création toujours vivante entre plusieurs termes mis en dialogue entre eux. D’un côté, il y a l’en-soi, ses peurs, l’économie de son identité, de sa préservation (son for intérieur), de l’autre, il y a la promesse de l’autre, ce qui se joue dans nos interactions et, enfin, il y a la régulation de masse à l’échelle d’une nation, d’un gouvernement et de la production de ses lois.
        Ainsi, ces libertés, entendues lors de nos trois premières questions (suivre son inclination, négocier un accord, suivre les lois de son gouvernement) ne relèvent pas nécessairement d’une aptitude critique (consciente) à s’autodéterminer, mais de la simple possibilité à se mouvoir sur un mode autocentré qui oublie les cadres qui le prédéterminent. Cela revient à suivre les indications de son GPS en croyant qu’il optimise notre itinéraire, alors qu’on ignore tout des paramètres de son programme et de la volonté de ceux qui l’ont pensé. Nos libertés se laissent ainsi prédéfinir par différents cadres qui, par économie, peur, intérêt, demeurent le domaine des impensés. C’est à ce niveau que ce sont dessinés les enjeux de notre débat.

        La liberté est irrépressible.
        En premier lieu, nous considérons que la « liberté » est irrépressible, elle est une donnée de Dieu (Spinoza), de la nature (Rousseau) et elle est empiriquement observable partout. Par exemple, les conditions d’émergence de la création des espèces ne peuvent pas être anticipées. Avant de visiter les Iles Galapagos, l’Australie ou Madagascar, il est impossible de deviner les espèces qui peuvent s’y trouver par déduction de celles connues sur les continents voisins. La liberté est à ce titre, indéterminée. Sur le plan humain, chacun semble faire ce qu’il veut en ce sens que, a priori, nos actes, nos pensées et nos paroles ne sont pas systématiquement prévisibles et corrélés entre eux. Il y a également un aléatoire et une libre détermination entre les promesses que l’on adresse à autrui, ce que l’on pense et ce que l’on fait. Et, sur le plan des nations et des tribus, chacune adopte son mode de gouvernance et de loi qui témoignent de leur liberté à s’auto-déterminer sur leur territoire. Néanmoins, on observe qu’il convient d’entendre la question de la liberté dans des rapports de cadres (structures, contraintes, limites) et dans un rapport dialogique, réflexif, partagé. A partir de là, trois temps ont structuré notre débat :
        1° L’identification des « contraintes » ou des cadres structurant/délimitant nos libertés.
        2° De la possibilité de hiérarchiser ces cadres et valeurs pour en dessiner une sorte d’édifice ou de table d’orientation pour aider l’être humain à se situer dans sa vie, en société et avec l’environnement.
        3° Une expérience de pensée proposée qui invite à oublier le mot « liberté » de sorte que chacun se sente libre, sans excuse artificielle, irréelle, sophistique pour tenter de saisir ce que pourrait être une liberté maximale, mais sans chaos (une anarchie sans violence ou une démocratie des Dieux – Rousseau (références en bas de page).

        1° De l’identification de nos contraintes en soi.
        Nous avons observé que les cadres que l’on suivait naturellement en soi étaient souvent dans le domaine de nos impensés (il est difficile de conscientiser d’où proviennent nos préférences sexuelles, nos goûts, nos inclinations, etc.), tandis que ce que l’on est intérieurement s’impose comme étant soi (ou une partie de son moi, selon la nomenclature choisie). On peut en être dérangé ou pas, mais nos inclinations ne constituent pas une libre conscience en raison de l’ignorance que nous avons de ce qui les détermine (Spinoza). Il y a donc une pratique réflexive à mettre en œuvre pour observer ou tenter de saisir à partir de quoi on se détermine. On s’accorde sur l’idée que tout le monde ne le fait pas, que la pratique est exigeante, tandis que ceux qui restent libres en esprit tout en étant en prison (Primo Levy ou la provocation de Sartre : Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation), relèvent de la stature du héros ou de la fiction.

        2° De la possibilité de hiérarchiser nos valeurs cadres.
        Par exemple, peut-on placer la vérité au sommet de toutes les valeurs, puis l’éthique (la justice) et l’esthétique ? (Platon) de sorte à dessiner l’horizon d’un souverain bien (Aristote) ? La hiérarchie semble poser problème sur plusieur plans : par la définition des termes, qu’est-ce qui fait vérité, justice et/ou esthétique ? Par la conflictualité qui opposerait les valeurs entre, par exemple, la justice et vérité ; et par les applications (une mise en œuvre) qui resteraient partielles. En revanche, la mise en dialogue de ces trois valeurs pourrait être inspirante. Ainsi, une justice dite sociale pourrait prendre en compte la vérité dure de la justice du droit ou celle se rapportant à une stricte égalité.

        3° Mais l’expérience de pensée proposée par Eva nous a invité à nous décentrer : “Oublions le mot vérité et laissons-nous porter seulement par les allants qui nous animent. Que voyons-nous ?”
        Nous sommes alors existant que parce que nous sommes issus d’un environnement social. L’environnement social est à l’être humain ce que l’eau est au poisson : il ne la voit pas, ne la sent pas, mais c’est par elle qu’il vit, qu’il existe. Les autres poissons sont autruis avec lesquels nous devenons ce que nous sommes mais aussi, avec lesquels nous agissons sur la qualité de l’eau dans laquelle nous déplaçons. Dès lors, comment agissons-nous, par quelle valeur nous mouvons-nous, que souhaitons-nous pour soi, pour l’autre et pour tous ? C’est à l’aune de cette idée que la liberté pour chacun et tous peut être pensée.

        Pour conclure.
        C’est un peu sur cette expérience de pensée que c’est clos notre débat. Fondalement, les pressions étatiques, que j’ai peu exemplifiée dans ce compte rendu, agissent nécessairement sur le comportement des citoyens qui ne souhaitent pas être embêtés, violentés, mais aspirent à vivre décemment, à prétendre à leur chance comme tout autre citoyen. Il y a certes, dans un État non transparent, religieux ou dans une démocratie gangrénée par les conflits d’intérêts, ceux à qui le système profite à fond. Ces derniers peuvent militer pour un libéralisme extrême, oubliant qu’ils doivent à la république d’avoir bénéficié d’une éducation, d’une justice qui défend la propriété privée et d’un impôt qui favorise les écarts d’inégalité. Mais ce n’est pas sur la question du conflit des libertés (celles des uns contre celles des autres) que nous avons souhaité orienter notre débat. C’est plutôt sur celui de notre faculté à penser en notre for intérieur et, par la suite, celle de penser avec autrui et celle de penser notre rapport au Législateur. Il apparaît que toutes les communautés (tribus, dictatures et démocraties) sont perméables entre elles. Elles ne sont jamais à ce point isolées qu’il n’y a pas de contact périphérique. La contrebande intellectuelle a toujours existé, elle brave les censures qui sévissent ici et là, et finit par alerter certaines consciences. Ainsi, notre intériorité ne peut être confisquée dans l’absolu, néanmoins, il nous appartient de la préserver, de la cultiver, en même temps que de nourrir les possibilités de notre émancipation. Cette dernière reste relative à la possibilité d’être informé, à la possibilité d’échanger avec autrui, à se constituer en association et à s’auto-déterminer dans une quête de vérité. Il faut pouvoir soutenir en son intériorité, l’inconfort de la dissidence, le risque de se trouver ostraciser, le sentiment de son mal-être existentiel.

        Voir le message suivant, une post-réflexion à ce débat.

        Ci-dessous, une illustration de la citation de Rousseau

        Quelques ressources.
        Avez-vous lu le Contrat Social. Par Bruno Bernardi sur le site de la Maison Rousseau Littérature.
        Le contractualisme. La playliste de Politikon.
        Conférences Cordoba: Baruch Spinoza par Ariel Suhamy.
        Les grands textes #6 : L’Ethique de Spinoza, par Pierre-François Moreau. Librairie Vrin
        SPINOZA – Le libre-arbitre n’est-il qu’une illusion ? Par le Précepteur.
        Approche de la justice sociale par John Rawls et Amartya Sen. UP de Marseille.
        L’inceste, pourquoi est-il “universellement” interdit, mais pratiqué partout ? La réponse de l’anthropologue Maurice Godelier sur la liberté sexuelle.
        Frédéric Lordon. Ce qui repousse partout ne peut être dissout. Durée 3mn.

        Message suivant ci-dessous : une post-réflexion par rapport à ce compte-rendu à partir d’exemples de nos échanges.

        #6751
        René
        Maître des clés
          Post-réflexion, une ou deux précisions et/ou exemples relatives à notre débats

          La dimension religieuse d’un état islamique (ou chrétien, voire bouddhique) confisque-t-elle vraiment la pensée de ses habitants ? Cette question restait en arrière-plan de notre débat.

          – Comme nous l’avons dit, la dimension intérieure de la pensée de chacun reste libre ou, pour le moins, indépendante de la pression sociale, indépendante relativement des médias et, plus encore, indépendante du système étatique, dont chacun a conscience, que ce dernier reste une entité séparée de l’environnement social immédiat.
          Cela dit, l’argument de fond est la distinction entre notre cerveau et celui d’un autre, elle ne peut pas être radicalement anéantie. Notre pensée et notre cerveau sont strictement individués, ce qui se passe à l’intérieur de notre tête nous appartient, en dépit du fait que nous n’en avons pas totalement la maîtrise, ni que nous n’ayons totalement conscience des raisons et des informations qui s’y trouvent. La question qui se pose dans une dictature religieuse est : sur quelle autre pensée, perception, sensibilité ou témoignage puis-je m’appuyer pour faire proposition d’une autre pensée ?
          Réponse : dans le cas d’une pensée religieuse, on peut s’interroger sur la cohérence “éthique” entre les textes et la pratique. Par exemple, si Dieu est bon (ou amour), pourquoi n’intervient-il pas lorsque le “mal” est flagrant ? Pensons à la maltraitance des enfants sous-alimentés, ceux qui subissent la violence des adultes, celle de la pollution industrielle, celle des guerres économiques ou encore celle des guerres militaro-industrielles ?

          Mais, repensons également à Descartes et/ou à Husserl. C’est par une méditation, une intériorisation explicitée au plus près d’une pensée qui pénètre son objet que ces auteurs se dégagent de leurs perceptions immédiates pour s’en distancier.
          Autrement dit, il y a deux facteurs qui peuvent soutenir l’indépendance de notre pensée et la poursuite d’un chemin qui lui épargnent d’être totalement aliénée, ou celle encore d’avoir à renoncer trop tôt à sa liberté (de se résigner) : le retour réflexif sur sa pensée et la possibilité de s’appuyer sur des textes et/ou de partager ses doutes avec d’autres “cerveaux”. En effet, lire un bon auteur peut être relativement comparé à partager une bonne conversation avec un ami, les deux activités nourrissent la réflexivité et permettent de prolonger le cheminement de sa pensée, d’une intériorité critique.

          A défaut de cette possibilité, une pauvre âme enfermée dans la cave d’un parent sadique (affaires Fritzl, Turpin ou Gouardo et il y en a d’autres) ne peut absolument pas se développer. De fait, l’indépendance intérieure restera subordonnée à la possibilité d’avoir des accès à des informations extérieures.
          Et, c’est bien l’idée que nous avons défendue. Il en découle que, plus l’information est riche et plus la liberté est grande d’explorer le monde, plus grande sera notre aptitude à exercer notre discernement. Certes, il s’agit encore de procéder avec méthode et de ne pas se perdre en route. La dispersion et l’incessante curiosité de voir ce qui se passe ailleurs peuvent être des pièges également, ils permettent de ne pas affronter son malaise existentiel et d’éviter la pénibilité d’avoir à revenir sur soi. Mais, tout cela a bien été évoqué lors de notre débat.

          Second point, par rapport à l’expérience de pensée proposée par Eva sur l’oubli du mot “liberté”.
          Dans un premier temps, j’ai pensé que la suppression du mot ne supprimait pas le problème. Mais, Rémy a souligné l’intérêt de cette expérience : que signifie-t-elle par rapport à soi ? Il importait de comprendre que la liberté est donnée hors cadre et, à partir de là, il s’agit de suivre ce que son élan nous suggère dans nos interactions, de soi à l’autre.

          Dans ce second temps, c’est l’anthropologue Maurice Godelier qui m’a éclairé, notamment par ses conclusions sur l’inceste et la sexualité en général. Dans le monde animal, la sexualité est dépendante d’une biologie liée à des périodes et, le plus souvent, à une saisonnalité. Chez l’être humain, la sexualité est « totalement » libre biologiquement de la saisonnalité, si bien que l’attirance (le désir) est tous azimuts. Autrement dit, l’être humain est la seule espèce qui doit contraindre sa sexualité et en poser les interdits. Mais, dans le cours de son histoire anthropologique, il a oublié les raisons pour lesquels il la fait. L’interdit de l’inceste n’est pas, comme le pensait son maître Lévi-Strauss, un besoin symbolique et universel pour structurer la parenté et les échanges familiaux avec les autres groupes. Il s’agit, pour Maurice Godelier, de ne pas enfermer la famille ou le clan sur lui-même, sinon sa disparition est imminente car les rivalités seront trop fortes entre les membres de la famille et/ou du clan. Il s’agit pour la famille ou le clan de conquérir des territoires et des ressources en créant des alliances. En ce sens, l’interdit de l’inceste est “utilitaire”, non symbolique. De fait, les attirances et les interdits sexuels ne sont pas innés, mais socialement, appris. Les interdits sexuels sont donc plus ou moins bien intériorisés avec, selon les cas, la tentation pour certains individus, de s’affranchir de tous les interdits sociaux. Et, je ne parle pas ici des psychopathes qui, pour une raison ou une autre, n’ont pas été éliminés le long des millénaires de la sélection darwinienne.

          Enfin, c’est dans un troisième temps que j’ai compris la proposition d’Eva. Oublions la sexualité, la question est : qu’est-ce que nous porte vers autrui ? A partir de là, que faisons-nous, que désirons-nous, qu’échangeons-nous ? Il fallait se représenter ce mouvement pour en imaginer l’expérience.
          Ici, c’est John Dewey qui va m’inspirer et sa théorie sur les interactions : toute interaction change l’un comme l’autre les êtres en situation d’échange, quelles que soient les positions de domination/soumission ou de formes d’alliance et de coopération qu’ils entretiennent. Cela va même plus loin : nous sommes nécessairement transformés par nos relations-interactions, y compris lorsque nous les refusons (barrière, mise à distance), et nous sommes également réciproquement transformés par nos interactions avec l’environnement, y compris si nous n’avons pas conscience de nos actions sur lui ni de ses réactions sur nous.

          Enfin, malgré son intérêt, il me semble qu’il y a un piège “rhétorique” à la proposition de penser sans le mot.
          Je crois que Tigran en a exprimé l’idée plus avant dans le débat : si j’ai conscience de mes limites, alors je suis libre, car je peux les contourner et/ou les accepter.
          Oui, on peut s’accorder sur cette argumentation, mais seulement dans le cadre des limites dont nous sommes conscients. Le piège étant de s’imaginer que nous pouvons être conscient de toutes nos limites. Il y a ici, à mon avis, deux arguments à garder en tête :
          1° il est plus que fort probable que nous n’ayons pas conscience de toutes nos limites. lLe poisson n’a pas conscience de l’eau, ni l’être humain de l’oeil par lequel il regarde. Il sait seulement que l’organe lui sert de vision, sans en connaître, de l’intérieur, les limites.
          2° Supposons que je puisse l’être (conscient de toutes mes limites), et que je le justifie par le fait de m’appuyer sur tous les savoirs disponibles (neuroscience, psychanalyste, anthropologie, caméra, détecteurs, etc). Néanmoins, ma pensée doit toujours se référer à des appuis extérieurs pour situer son observation. Ses appuis extérieurs sont des paradigmes de penser (des théories), des expériences, des savoirs, des informations, une sensibilité, des techniques… En bref, il faut encore hiérarchiser et organiser ces champs informationnels pour exercer et exprimer une lucidité de sa pensée. La liberté de penser reste conditionnée à sa capacité à savoir, connaître, observer.

          L’expérience de penser sans le mot “liberté” reste intéressante. Dans ce cas, elle peut laisser penser également au concept de “flow” qui exprime une expérience de connexion intense avec autrui, la nature, l’univers. En une phrase : tout coule et interagit. C’est une autre manière que de déplacer notre regard. À charge de l’imaginer pour celles/ceux qui ne peuvent le vivre ou bien se le représenter. Mais, y compris dans ce cas, l’imagination ou le vécu du “flow” reste conditionné à un cadre, un environnement, un paradigme, un passé, une expérience, des représentations. Ainsi, la liberté reste une idée et une expérience qui se pense sur un plan dialogique (un rapport à quelque chose et une transformation respective des choses en rapport).

          Merci à tous de nos échanges.

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          René Guichardan, café philo d’Annemasse.
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