Cafephilos Forums Les cafés philo Des cafés philo sur Grenoble. des pratiques en travail, notamment en lien avec l’université de Grenoble Une expérience de café philo-théâtre avec le Théâtre de poche et l’université de Grenoble le 12.06.2024

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    René
    Maître des clés

      Compte rendu du café philo-théâtre, une expérience singulière

      Quelques éléments du contexte
      Nous étions 21 personnes (quelques étudiants, mais surtout un public provenant du réseau de la compagnie Les Veilleurs.)
      Tania a distribué la parole en donnant une priorité à celles/ceux qui s’expriment le moins.

      Le sujet se décide sur place et quasiment au dernier moment, à partir de l’introduction du projet de création théâtrale dont Émilie Le Roux est l’autrice. (Voir ici le dossier de présentation).

      Le défi du projet :
      Le théâtre est un rapport à l’éprouvé, aux affects, au corps, c’est également un rapport à la catharsis (Aristote) et à la philosophie. Plus largement, c’est un rapport à la citoyenneté et au public, en ce sens qu’il crée une culture commune, un rapport au partage, des interactions spécifiques entre des acteurs et un public, des publics. Voir ici (Christophe Pébarthe et Barbara Stiegler qui rappellent la fonction citoyenne du théâtre dans l’Antiquité Grecque). Enfin, dans le cadre de notre formation en philosophie pratique, c’est un partenariat qui se tisse avec le laboratoire Phileduc (Anda et Jean-Pascal) de l’université de Grenoble et avec les étudiants en formation DU philosophie pratique.

      Brève présentation d’Emilie Le Roux, metteuse en scène.
      En deux mots, les créations artistiques d’Émilie s’inspirent des questions que son observation de la société lui suggère. Pour le dire brièvement, il y a un engagement éthique, psycho-affectif, social, voire politique et philosophique dans ses créations qui visent à questionner l’être et nos manières de faire société.

      Questions de départ à la suite de l’introduction d’Émilie
      Pourquoi sommes-nous si nombreux-ses à nous sentir inadapté.es ?
      Est-ce nous qui sommes inadapté.es au monde ?
      Est-ce le monde qui est mal pensé ?
      Est-ce nous qui le pensons mal ?
      Comment être au monde lorsqu’on s’y sent inadapté ?

      Être adapté ou inadapté au monde, c’est d’abord un rapport d’une chose à une autre :
      1° Entre soi et le monde.
      2° entre soi (comment je me sens) et soi-même (comment je me pense)
      3° Entre moi et autrui (comment on se vit dans l’échange et avec autrui – descriptif)
      4° Comment on se positionne, comment on prend place par rapport à autrui ? (mode actif ou subi-passif)
      5° Et par rapport au monde lui-même avec sa folie normative, son consumérisme, ses contractions par rapport à la crise climatique, comment ce monde s’impose-t-il à nous ?
      > Or certains d’entre nous, parmi les participants, se sont révélés à eux-mêmes durant la crise covid et le confinement (enfin tranquille, serein, heureux), tandis que d’autres ont été très durement affectés, au point de risquer des détours vers une folie, qui fût bénéfique ou tragique selon les cas.

      Alors faut-il s’adapter ou pas ?
      La question soulève ce que coûte à l’être humain son effort d’adaptation au monde, ce dernier est perçu à la fois comme une entité indépendante et extérieure à soi, mais il est également vécu de l’intérieur. Le monde nous « touche » il est notre corps, il nous affecte. Il est ce à partir de quoi nous interagissons. Il y a là, une triple problématique, soi, autrui, le monde. Que m’est-il possible de penser, de faire, d’espérer, pour formuler une problématique sur un mode Kantien. On peut également penser à Épictète (paraphrase du Manuel) : il y a ce qui dépend de moi, et il y a ce qui n’en dépend pas.

      Moi, je m’entraine à l’inadaptation (témoignage d’un participant)
      Je me suis déplacé en chaise roulante alors que je ne suis pas handicapé. J’ai diné dans le noir absolu pour me mettre à la place du non-voyant. J’apprends ainsi l’inadaptation pour m’y familiariser, mais aussi pour apprendre à me décentrer, à voir à partir d’un autre regard.

      L’effort d’adaptation, ce qu’il me demande (une courte séquence d’échanges)
      – D’une part, le monde est comme fou, en tous les cas, contradictoire et, d’autre part, je ne sais pas nécessairement qui je suis, ce que je peux ou pas.
      – J’ai peur ou je redoute de devenir fou, de glisser vers un état sans retour possible. Mais ai-je le choix ?
      – Suis-je libre de choisir quand tout me contraint, le monde, mes peurs, mes vulnérabilités, mon propre désordre ? Jusqu’où puis-je risquer la folie ?

      Mon regard (en tant qu’animateur) : le monde est représentation, nous l’avons quasiment tous dit. Cela me rappelle un titre d’ouvrage : Le monde comme volonté et comme représentation. Schopenhauer (1819). Mais, regard critique, peut-on pour autant affirmer que tout est représentation, voire illusion ou irréalité ? Suite, ci-dessous, du résumé de notre débat.

      L’éprouvé, le corps, le ressenti, ce n’est pas de la représentation, c’est du vivre.
      Là, il y a une zone grise : jusqu’où suis-je libre ? Dois-je tenter le lâcher-prise jusqu’à risquer perdre pied quand tout s’écroule, quand le monde s’arrête ?
      Oui, pour certains participants, car alors on sort des machines, de la raison calculante et on se découvre autrement.
      Non pour d’autres, ce n’est pas si facile, il y a des allers sans retours. On ne choisit pas ce que l’on est. Certains sont solides, ont la chance d’avoir été bien nés, bien éduqués, d’autres pas.
      Problématique existentielle et phénoménologique : Jusqu’où peut-on disparaître à soi-même, disparaître de sa propre conscience ? Peut-on savoir si l’on va trop loin ou pas ?

      En guise de conclusion : « Moi, je m’aime comme je suis »
      Avec le temps, l’expérience, la maturité, j’ai appris à aimer ce que j’étais. J’aime ce que je suis, y compris dans mes doutes, y compris lorsque je ne sais plus, car alors, je sais que je suis cela, et peu importe le regard que le monde porte sur moi et celui que, ponctuellement, je peux porter sur lui. J’ai appris à aimer le devenir que je suis.

      Quelques citations des participants (en partie reformulées) :
      « Moi, je me suis toujours sentie inadaptée dans le monde, mais dans le confinement, ça m’allait très bien, je pouvais m’adapter à moi-même. »

      « There is no alternative (en référence à Margaret Thatcher), ça m’en donne des frissons. Autrement dit, on s’adapte ou on quitte le monde.

      « Je m’interroge sur la ghettoïsation d’une multitude de catégories de gens : émigrés, genres, handicapés, chômeurs, travailleurs partiels, pauvres, précarisation des tâches, socialisation virtuelle par écrans interposés. »

      « Pour ma part, je me suis souvent senti imposteur pour faire bonne figure, pour me conformer aux attentes de l’autre. »

      « On doit constamment s’adapter, faire semblant, prendre la couleur de l’autre ou passer inaperçu. Tu n’es pas toi-même du coup. »

      « L’injonction à la conformité ne doit pas se confondre avec le risque d’être différent.

      « Peut-on assumer le risque de sa différence ? Si le risque social est trop grand, on ne peut pas forcément se le permettre. »

      « Si chacun est inadapté, nous sommes tous inadaptés, alors pourquoi cherchons-nous tous inconditionnellement à être adapté dans un monde d’inadaptés ? »

      « Sommes-nous aliénés au monde ou est-ce lui qui nous aliène ? »

      « On est forcément obligé d’être adapté, on trouve des niches d’adaptations pour résister à un monde inadapté à l’environnement et à nos manières de faire société. »

      Quelques observations en tant qu’animateur de ce « café philo »
      Pour une première expérience avec ce groupe, j’ai apprécié sa maturité et sa participation délibérément positive à notre expérience d’échange.

      La distribution de la parole a été fort bien assumée. Ce n’est pas le cas dans tous les groupes où le/la distributrice-eur ne reste pas attentive aux demandes du groupe, voire s’autorise à commenter les interventions du groupe. Ici, Tania a su également donner une priorité aux participants qui s’exprimaient le moins tout en prenant en compte mes demandes quand je souhaitais les inscrire, par exemple, dans une fonction d’animation, de reformulation.

      Rapport critique.
      Les participants (en général) ne distinguent pas toujours, poser une question et rapporter une situation d’exemple. Or je ne reprends pas les interventions de chacun ni ne souligne ce fait pour ne pas « brimer » les pensées. Mais, en agissant ainsi, je prends le risque d’une plus grande dispersion des échanges. D’autres participants m’ont impressionné par leur capacité de synthèse, de formulation, voire de problématisation de ce qui se disait. On a parfois craint que certaines interventions s’étendent en longueur et ou finissent par se répéter. Mais, magie du groupe et de l’instant, les interventions se sont plutôt bien enchaînées, complétées.  On observe de temps à autre un usage maladroit du « on », lorsque, par exemple, des participants généralisent leur point de vue, comme si tout le monde en partageait le vécu (le confinement, c’était un bien pour expérimenter le lâcher-prise). Mais, comme nous l’avons vu, l’expérience est loin d’avoir été heureuse pour tout le monde.

      Un mot sur mon « approche » des pratiques du dialogue philo :
      Je tends à une approche centrée sur le groupe et/ou la personne, d’où ma discrétion en tant qu’animateur. J’essaie plutôt de souligner des distinctions entre les interventions de sorte que les « problématisations » viennent du groupe, tout en essayant, moi-même d’en formuler une ou deux.
      Partant du principe que je m’exerce à une pratique du philosopher en groupe avec un public diversifié, différemment formés et relativement autonome, j’essaie de donner à chacun la possibilité de proposer sa synthèse, sa reformulation, sa compréhension de l’autre selon les références qui sont les siennes (linguistiques, philosophiques, anthropologiques, littéraires, etc..), bien que nos savoirs soient, la plupart du temps, pas très bien maîtrisés. Je tends à penser que l’on peut philosopher davantage encore, mais après les échanges, c’est-à-dire en repensant à ce qu’on a dit, en s’informant et lisant davantage, en écrivant ses pensées, en les examinant, en les soumettant à la critique, etc. Le moment même du débat est dès lors un lieu où l’on teste autant sa parole que sa pensée. C’est comme s’il fallait en premier lieu dire sa pensée pour découvrir ce que l’on pense, éventuellement comment l’on pense (par comparaison, analogie, métaphore, généralisation ou en adoptant des postures de résistance, d’opposition, d’écoute.
      Par ailleurs, j’ignore comment chacun a accès à lui-même (par le corps, par l’expérience, par les concepts, par le repli ou par le « dérèglement » de ses sens (Emilie citant Rimbaud). De fait, je préfère assumer une posture d’écoute et d’effacement jusqu’à des moments de « rupture » et de ressaisissement de ma pensée par rapport au groupe, pour permettre également à chacun de faire l’expérience de sa « philosophie », de son rapport à l’autre et au groupe. En cela, à mon tour, je m’inspire autant des sciences humaines que de philosophie et de la diversité de mes pratiques.

      Je vous remercie tous de votre attention et de ce partage d’expérience.

      René Guichardan, du café philo d’Annemasse, en flexi-formation à l’université de Grenoble.

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      René Guichardan, café philo d’Annemasse.
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