Cafephilos › Forums › Les cafés philo › DES CAFES PHILO SUR GRENOBLE › Sujet avec compte rendu : « La joie est-elle potentiellement dans tout amour ? » Spinoza , le 25.08.2026, à 18h30 au café Chimère. Grenoble.

  • Ce sujet contient 1 réponse, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par René, le il y a 2 semaines.
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  • #8391
    René
    Maître des clés

      Nous nous réjouissons de notre amitié avec l’UTEM (Université de Terrain Edgar Morin). Merci également au café citoyen la Chimère, 12 rue Voltaire, Grenoble d’accueillir notre pratique des cafés philo  (Lien vers le café la Chimère citoyenne, ici)

      Durée des débats (1h30 environ > jusqu’à > 20h30 maximum)
      Discussion informelle pour celles/ceux qui souhaitent poursuivre
      Entrée libre

       

      Pour notre prochain débat, notre question s’inspire de la philosophie de Spinoza.

      « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure. »
      Spinoza, Ethique III, définition VI

      Spinoza précise que des auteurs définissent l’amour par l’une de ses propriétés (la façon dont il s’illustre par ses modalités) :
      « L’amour est comme la volonté qu’a l’amant de se joindre à la chose aimée. »

      La volonté selon Spinoza :
      (…) Je n’entends point par « volonté » un consentement, une délibération, c’est-à-dire un libre décret, non pas même un Désir de se joindre à la chose aimée quand elle est absente ; l’amour peut se concevoir en effet sans l’un ou l’autre de ces Désirs ; mais par volonté, j’entends le Contentement par où la Joie de l’amant est fortifiée ou au moins alimentée.

      Du désir :
      « Le désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en elle. »

      Éthique III, définition I

      Question : La joie est-elle dans le potentiel de tout amour ?

      D’autres citations de l’Ethique de Spinoza

      « La joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande affection. »
      Éthique III, définition II
      (…) « Je dis passage. Car la joie n’est pas la perfection elle-même. »

      « Quand nous aimons un objet qui nous est semblable, nous faisons effort, autant que nous pouvons, pour qu’il nous aime à son tour. »
      Éthique, L III, proposition 33

      « La haine qui est complètement vaincue par l’amour devient de l’amour ; et cet amour est plus grand que s’il n’eût pas été précédé par la haine. »
      Ethique, L III, proposition 44

      « La joie qui provient de ce que nous imaginons que l’objet détesté est détruit ou altéré de quelque façon n’est jamais sans mélange de tristesse. »
      Éthique, L III, proposition 47

      « Celui qui commence de prendre en haine l’objet aimé, de façon que son amour en soit bientôt complètement éteint, s’il vient d’avoir contre lui un motif de haine, il ressentira une haine plus grande que s’il ne l’eût jamais aimé ; et, plus grand a été l’amour, plus grande sera la haine. »
      Éthique, L III, prop. 38

      « Nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, mais nous la jugeons bonne parce que nous la désirons. »
      Éthique, L III, prop. 9, scolie

      « Les hommes se réjouissent ou s’affligent plus par imitation que par les causes réelles. »
      Éthique, L III, prop. 27

       (…) la puissance universelle de la nature entière n’étant rien en dehors de la puissance de tous les individus pris ensemble, il suit de là que chaque individu a un droit souverain sur tout ce qui est en son pouvoir, autrement dit que le droit de chacun s’étend jusqu’où s’étend la puissance déterminée qui lui appartient. »
      Traité théologico-politique, chap. XVI, parag.2

      Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas haïr, mais comprendre.
      « Ne pas rire (des actions des hommes), ne pas les déplorer, ni les détester, mais les comprendre ».
      Spinoza, Traité politique, I, I, § 4 (GF 1997, p.12)

      Des références
      – L’éthique de Spinoza. Maxime Rovere, interview sur Photon Culture. 
      – Spinoza, les concepts principaux. Coursitout. 
      – Le cours de Deleuze sur Spinoza dans ce forum + une prise de notes. 

      Quelques règles concernant nos échanges
      – Chacun peut prendre la parole, nul n’y est tenu.
      – Pas d’attaque ad hominem /ad persona.
      – On essaie de rendre compte des raisons de sa pensée et de faire évoluer le débat.
      – Chacun est le bienvenu, quelle que soit sa confession, sa classe sociale, sa formation et ses références philosophiques.

      L’approche du café philo de Grenoble
      C’est une approche plutôt non-directive, centrée sur les questions des participants. Nous nous efforçons de faire évoluer le débat au fur et à mesure de nos échanges.
      Nous partons du principe que chaque participant est adulte, autonome, responsable de sa pensée et de ses comportements. On note également que le participant est curieux d’examiner aussi bien les arguments de sa pensée que de ceux d’autrui.
      Nous nous appuyons sur l’idée qu’une écoute compréhensive et qu’un partage structurant et structuré de nos réflexions ne peut être que profitable à tous, à une socialisation réflexive en partage et à une philosophie en travail.

      Ce que le café philo n’est pas :
      Le café philo n’est pas un lieu de propagande politique ou religieuse, ni il n’est celui d’une mise en spectacle de soi. On n’y vient pas faire la leçon aux autres ou répéter ce que l’on sait déjà, chacun étant déjà par lui-même l’auteur de sa propre pensée. L’effort que nous faisons porte sur une réflexivité mise en partage, sur l’écoute de l’autre et du débat qui se construit : on y assume les hésitations d’une pensée qui se cherche.

      L’affiche du mois d’aout 2026

       

      ————————————-
      René Guichardan, café philo de Grenoble.
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      #8462
      René
      Maître des clés

        Compte rendu du sujet :
        La joie est-elle dans le potentiel de tout amour ?

        Nous étions une dizaine de participants. Très vite, les premières interventions ont fait apparaître une difficulté : il fallait distinguer, d’une part, la passion amoureuse, avec le lot de souffrance et de désillusion qui lui sont associés et, d’autre part, la joie à laquelle Spinoza fait référence dans son texte.

        « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure. »
        Spinoza, Ethique III, définition VI

        Pour le dire brièvement quelques grandes difficultés demandaient à être clarifiées :
        1° si la joie relève du monde des idées, faut-il alors considérer l’amour comme une réalité métaphysique ou, pour le moins, comme des idées déconnectées du corps ?

        2° Comment concilier cette joie avec les expériences douloureuses de l’amour : déceptions, trahisons, ruptures, lesquelles conduisent à des renoncements, à du repli sur soi ? La joie dont parle Spinoza est-elle alors cantonnée à l’intérieur de certaines limites ?

        3° Sur le long terme, sur quoi peut-on parier dans une relation d’amour ? Elle est inévitablement faite d’ennui, de répétition, de blessures, de conflits, et parfois de ressentiment ? Comment amour et la joie se conjuguent-ils dans le couple ? Amour et joie peuvent-ils exister indépendamment du couple ?

        4° Les émotions sont corporelles, les sentiments sont plutôt relatifs à des récits intérieurs, à des espérances, à des projections, à des attentes : émotions, sentiments et projections intellectuelles nous déconnectent-ils de la réalité ? L’émotion est-elle prisonnière du corps, et les sentiments, seulement relatifs à nos projections ?

        5° Les enfants s’égayent facilement et se réjouissent de la nouveauté. Pour autant, ils s’aliènent tout autant que les adultes et peuvent demander inlassablement la même histoire et/ou regarder encore et encore le même dessin animé. L’amour et la joie, qui leur sont naturellement associés, sont-ils aussi accessibles et pertinents que l’amour et la joie chez Spinoza ? Amour et joie sont-ils contradictoires, dissociés, se coordonnent-ils, s’obtiennent-ils contre soi ?

        Reprenons la citation (on s’essaie à une petite explication de texte) :
        « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure. »
        Spinoza, Ethique III, définition VI

        Tous les mots sont importants dans la citation : l’amour est une joie.
        Il est donc « joie » (synonymie et identité sont confondues entre amour et joie par la copule « est » ETRE joie). Pour autant, cette joie est dans l’idée (la représentation) qui accompagne (qui marche à ses côtés). De plus, elle est conçue comme « cause extérieure » à la personne aimée.
        Il y a donc trois niveaux de pensée et leurs problématiques adjacentes :
        1° celui de l’idée (intellectuelle)
        => L’intellect est-il déconnecté des émotions, des sentiments et du corps chez Spinoza ? Comment s’articulent-ils ensemble si la joie en est déconnectée ?

        2° celui de la joie. Comment s’exprime la joie chez Spinoza ? De quelle qualité est-elle :
        => ontologique = pure, divine, béate ?
        => émotionnelle et affective (et liée à l’écoute de soi) ?
        => corporelle et quasi instinctive (animale, trans-personnelle, physiologique) ?

        3° celui du rapport de cause :
        => efficiente et directe (immédiate, la cause > qui crée > l’effet)
        => corrélative et incidente (hasard et contingence)
        => originaire, né avec, téléologique (cause et fin métaphysique)

        Dans l’amour, de quelle nature est la joie ?

        Pour l’instant, dans le schéma ci-dessus, la joie peut se présenter sous ces trois aspects (divin, affectif, corporel). Autrement dit, il y a des degrés de joie et ils peuvent être transversaux à tous nos états. Question : que connaissons-nous de nous de la joie, de nos émotions, de notre corps ?

        Et, ci-dessous, qu’en est-il de ce qui cause l’amour et de son rapport à la joie ?

        Ainsi, l’amour n’est pas « joie » seulement par lui-même, il n’est pas une essence désincarnée. Tandis que s’il a pour cause une extériorité, cela signifie que la chose (l’amour et ce qui le cause) n’est pas nôtre, il peut aller son chemin et nous échapper. Il existe néanmoins une joie indépendante des affres de l’amour, mais que ce dernier peut accompagner. Question : qui accompagne qui ? Est-ce la joie qui accompagne l’amour ou, l’amour, la joie ? Il semble que la joie soit première, puisque l’amour n’est pas « toujours », mais relatif à nos passions et à des « contingences ».

        Entrons un peu dans la technique de l’Ethique :
        Spinoza distingue le monde des idées et celui des affects, néanmoins, les idées et les affects ne sont pas du tout séparés, ils se différencient l’un de l’autre dans leur manifestation, mais non dans leur essence-substance : « La substance pensante et la substance étendue sont une seule et même substance, comprise tantôt sous cet attribut, tantôt sous cet autre. » Éthique, II, prop. 7 et scolie.
        Autrement dit, l’esprit (substance pensante) est lié à la matière (substance étendue), mais ils se manifestent tous deux sous un attribut ou un autre. On dit que l’esprit est en miroir du corps (parallélisme).  En effet, il n’y a qu’une seule substance chez Spinoza, elle enveloppe toutes les essences. Spinoza est panthéiste, « Dieu ou la Nature ». Pour info, la citation exacte :
        => « Cet Être éternel et infini que nous appelons Dieu ou la Nature agit avec la même nécessité qu’il existe. »
        Éthique, partie IV, Préface, §4
        Il découle également de la philosophie de Spinoza, que chaque être humain est un être de la nature. Il agit sur elle et elle agit sur lui. L’univers (qui fait partir intégrante de la nature) est infini, l’homme et tous les hommes sont des parties intégrantes de la Nature. Or, selon Spinoza, l’infini ne peut être « radicalement » divisé (il ne peut y avoir des empires imbriqués dans d’autres empires). Toutefois, en termes d’attributs, nous n’avons connaissance que ceux de la pensée (les idées) et ceux des étendues (la matière dont le corps). Qu’est-ce que cela signifie ?

        Retour sur terre.
        Dans un premier temps, il est normal que tout soit confus et que nos pensées soient inadéquates en ce que la volonté du corps (et les affects dans le corps) s’identifient à la volonté de l’esprit. Ce dernier sent la joie et la puissance d’exister le gagner par une cause extérieure (une rencontre), laquelle fait naitre l’amour. Or la joie accompagne l’amour, bien que nous croyions rencontrer l’amour et lui attribuer la cause de notre joie. C’est ainsi que Spinoza mentionne des auteurs (notamment Descartes) qui définissent l’amour par l’une de ses propriétés : « L’amour est comme la volonté qu’a l’amant de se joindre à la chose aimée. » Mais définir l’amour par ses propriétés, ce n’est pas le comprendre, c’est l’identifier à la matérialité de ses attributs, à ses étendues, autrement dit, à ses intérêts et à ses passions. Or, si la joie accompagne l’amour, c’est que ce dernier est une porte vers la « totalité infinie » dont l’homme est une partie.

        Retour vers le débat.
        L’une de nos participants souligne une différence. Elle compare l’état amoureux à l’écume de la mer d’une part et, d’autre part, l’amour à la profondeur de l’océan. Cette métaphore associe ainsi l’écume aux passions et la profondeur de l’amour à la symbolique infinie de l’océan : « L’amour, précise-t-elle, c’est ce qui reste quand l’état amoureux disparaît ». Ainsi, à la suite d’épreuves amoureuses, il lui parait plus adéquate de nommer « gratitude » le sentiment qui lui vient de ses réflexions. Ce parallélisme peut, à mon avis, avoir valeur de comparaison avec la philosophie de Spinoza. Ici, il nous faudrait soulever une autre question : faut-il ramener la pensée des auteurs à soi ou aller de soi vers la pensée des auteurs ? Cet aller-retour entre la pensée des auteurs et la sienne propre est propice, à notre avis, à des ouvertures (en termes de sentiments) et en termes de cognitions intellectuelles (transversalité de disciplines, des savoirs).

        Terminons en répondant brièvement à quelques questions du début :
        1° si la joie relève du monde des idées, faut-il alors considérer l’amour comme une réalité métaphysique ou, pour le moins, comme des idées déconnectées du corps ?
        Non, comme nous l’avons vu avec Spinoza : l’idée de mon corps n’est pas autre chose que mon esprit. Citation exacte « L’objet de l’idée constituant l’Âme humaine est le Corps, autrement dit un certain mode de l’Étendue existant en acte, et rien de plus. » Éthique II, 12 et 13.
        L’esprit n’est donc pas une petite entité intérieure qui « possède » un corps : l’esprit est l’idée du corps. Cela signifie que tout ce qui arrive au corps arrive également sous l’attribut de la pensée. Exemple : je rencontre quelqu’un, mon corps en est modifié et, l’idée de cette modification existe dans mon esprit. Corps et idée sont en miroir l’un de l’autre, tandis que l’esprit peut en avoir conscience. Dès lors, mes pensées sont adéquates (alignées) à ce que le corps « vit » (perçoit) et aussi à ce dont je peux être conscient.

        2° La joie dont parle Spinoza est-elle cantonnée à l’intérieur de certaines limites ?
        Non, néanmoins, nous tendons à séparer les types de joie, alors qu’elle forme un fil conducteur qui peut guider notre conduite (notre cheminement philosophique) selon Spinoza.
        Question que je me pose : la béatitude « religieuse » correspond-elle à une sorte d’extase qui résulte précisément des « spiritualités » ou religions, dont la pratique déconnecte l’esprit du corps ? De fait, ce serait une certaine représentation de la joie qui nous la tient séparée de l’amour et de la vie.

        3° Sur le long terme, une relation d’amour comprend inévitablement répétition, ennui, blessures, conflits ? Comment amour et la joie se conjuguent-ils dans le couple ?  Ici, une proposition de l’un de nos participants a été intéressante : « Nous tendons tellement (naturellement ou par inertie) à nous enkyster dans nos ego, si bien que l’autre agit comme un miroir à soi-même. Ce reflet oblige à se dépasser et/ou force notre « ouverture ». Reste à savoir / à apprendre à le faire, mais c’est par l’autre que l’on accède à plus loin que soi.

        4° Émotions, sentiments et projections intellectuelles nous déconnectent-ils de la réalité ? L’émotion est-elle prisonnière du corps, et les sentiments, seulement relatifs à nos projections ?
        Spinoza nous montre que « non ». Tout ce qui arrive dans l’objet de l’idée qui constitue l’âme humaine doit être perçu par elle ; en d’autres termes, l’âme humaine en aura nécessairement connaissance. Par où j’entends que si l’objet de l’idée qui constitue l’âme humaine est un corps, il ne pourra rien arriver dans ce corps que l’âme ne le perçoive. Ethique, II Proposition 12
        En d’autres termes, outre le fait que, esprit et corps sont en miroir l’un de l’autre, l’âme le perçoit, autrement dit, nous pouvons en avoir conscience et/ou une connaissance adéquate. Cette connaissance de soi est liberté, libération et ouverture/intégration/connexion au la Nature et aux vivants (dont tous les humains).

        Fin du compte rendu.
        Merci pour votre attention.

        Vous pouvez poster votre intervention ou une réaction si vous avez assisté à notre débat, ou encore, réagir à ce compte rendu.

        Des références et des ressources :
        Dans ce forum (cliquez ici) , j’ai posté les cours de Deleuze + une prise de notes et de nombreux liens.
        Sinon, j’ai apprécié la lecture de Spinoza à la plage. Philippe Saltel. Editions Dunod. 2026.
        Le site wiki est bien fait (cliquer ici). 

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        René Guichardan, café philo de Grenoble.
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