Cafephilos Forums Les cafés philo Les sujets du café philo d’Annemasse Sujet du 23.10.2023 : De quel nom est le spectacle de notre société ? Guy Debord. Présenté par Mickaël + Compte rendu.

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    René
    Maître des clés
      Rencontres philo pour le monde d’aujourd’hui, tous les lundis à 19h00
      à la Taverne, place de l’Hotel de Ville. 74100 ANNEMASSE

      Sujet proposé par Mickaël : De quel nom est le spectacle de notre société ?

      La Société du Spectacle, publié en 1967 par Guy Debord, est composé de 221 thèses et subdivisé en neuf chapitres.

      On y remarque dès la première phrase une filiation entre Guy Debord et Karl Marx:

      « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises. »
      — (première phrase dans Le Capital Livre 1 de Marx)

      « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. »
      — (première phrase de La Société du Spectacle)

      La notion de spectacle

      Considéré selon ses propres termes, le spectacle est l’affirmation de l’apparence et l’affirmation de toute vie humaine, c’est-à-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation visible de la vie; comme une négation de la vie qui est devenue visible. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.

      Proposition pour notre débat :
      Partons d’une question à partir de la notion du spectacle ci-dessus ou à partir des concepts de Debord ci-dessous : la marchandise comme spectacle, l’espace, le temps, l’histoire.

      Quatre concepts choisis: la marchandise, l’espace, le temps, l’histoire

      La marchandise comme spectacle:
      – Le fétichisme de la marchandise est la domination de la société par «des choses suprasensibles bien que sensibles», qui s’accomplit absolument dans le spectacle, où le mode sensible se trouve remplacé par une sélection d’images qui existe au-dessus de lui, et qui en même temps s’est fait reconnaître comme le sensible par excellence.
      – Le spectacle est une guerre de l’opium permanente pour faire accepter l’identification des biens aux marchandises; et de la satisfaction à la survie augmentant selon ses propres lois. Mais si la survie consommable est quelque chose qui doit augmenter toujours, c’est parce qu’elle ne cesse de contenir la privation.

      L’espace:
      – Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace
      – Pour la première fois une architecture nouvelle, qui à chaque époque antérieure était réservée à la satisfaction des classes dominantes, se trouve directement destinée aux pauvres. La misère formelle et l’extension gigantesque de cette nouvelle expérience d’habitat proviennent ensemble de son caractère de masse, qui est impliquée à la fois par sa destination et par les conditions modernes de construction. La décision autoritaire, qui aménage abstraitement le territoire en territoire de l’abstraction, est évidemment au centre de ces conditions modernes de construction.

      Le temps spectaculaire:
      – Le temps de la production, le temps-marchandise, est une accumulation infinie d’intervalles équivalents. C’est l’abstraction du temps irréversible, dont tous les segments doivent prouver sur le chronomètre leur seule égalité quantitative. Ce temps est, dans toute sa réalité effective, ce qu’il est dans son caractère échangeable.
      – Les pseudo-événements qui se pressent dans la dramatisation spectaculaire n’ont pas été vécus par ceux qui en sont informés; et de plus ils se perdent dans l’inflation de leur remplacement précipité, à chaque pulsion de la machinerie spectaculaire.

      L’histoire:
      – Le raisonnement sur l’histoire est, inséparablement, raisonnement sur le pouvoir. La Grèce a été ce moment où le pouvoir et son changement se discutent et se comprennent, la démocratie des maîtres de la société. Là était l’inverse des conditions connues par l’Etat despotique, où le pouvoir ne règle jamais ses comptes qu’avec lui-même, dans l’inaccessible obscurité de son point le plus concentré: par la révolution de palais, que la réussite ou l’échec mettent également hors de discussion.
      – Avec le développement du capitalisme, le temps irréversible est unifié mondialement. L’histoire universelle devient une réalité, car le monde entier est rassemblé sous le développement de ce temps. Mais cette histoire qui partout à la fois est la même, n’est encore que le refus intra-historique de l’histoire. C’est le temps de la production économique, découpé en fragments abstraits égaux, qui se manifeste sur toute la planète comme le même jour. Le temps irréversible unifié est celui du marché mondial, et corollairement du spectacle mondial.

      Ressources
      La Société du Spectacle – Guy Debord (1967)
      Le film “La Société du Spectacle” 1974 avec la voix hors champ de Guy Debord. Cliquer ici. Durée 1H21

      A lire:
      Commentaires sur La Société du Spectacle – Guy Debord (1988). Article pdf, ici.
      Les vies successives de La – Société du spectacle de Guy Debord par Anna Trespeuch-Berthelot. SciencesPo Press. Pdf ici.
      Le pdf du livre : La société du spectacle en édition libre. Cliquer ici.

      Vulgarisation-explication de bonne qualité :
      1) La philosophie de Guy Debord. Par Parole de philosophe. Durée. 32mn.
      – La version de Politikon : Debord – La Société du Spectacle – De Dicto #26
      – Autre version :La chronique philosophique par monts et par vaux. Durée. 20mn

      Une définition : le Situationnisme. Dont Guy Debord était l’un des cofondateurs. Ici, dans Toupie.
      – Le situationnisme désigne un mouvement contestataire philosophique, esthétique et politique incarné par l’Internationale situationniste, “plate-forme collective”, fondée par huit artistes en 1957, lors de la conférence de Cosio d’Arroscia. Il est constitué de 70 membres dont 7 femmes et 63 hommes, de 16 nationalités différentes. (suite de l’article sur Toupie, ici)

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      Le compte rendu du sujet de la semaine passée : Faut-il associer le philosophe et sa philosophie à son mode de vie et à sa pratique. (Cliquer ici)

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      Règles de base du groupe
      – La parole est donnée dans l’ordre des demandes, avec une priorité à ceux qui s’expriment le moins.
      – Chacun peut prendre la parole, nul n’y est tenu.

      Pour limiter les effets de dispersion dans le débat
      – On s’efforce de relier son intervention à la question de départ, de mettre en lien ce que l’on dit avec ce qui a été dit.
      – Pour favoriser une circulation de la parole, de sorte à co-construire le débat avec les autres participants, on reste concis.
      – On s’attache davantage à expliquer la raison de sa pensée, plutôt qu’à défendre une opinion.
      – On s’efforce de faire progresser le débat.
      – Concrètement, on évite de multiplier les exemples, de citer de longues expériences, de se lancer dans de longues explications, mais on va au fait de son argumentation.

      > Le moment de la conclusion peut donner l’occasion d’un exercice particulier :

      – On peut dire ce que l’on pense des modalités du débat.
      – On peut faire une petite synthèse d’un parcours de la réflexion.
      – On peut dire ce qui nous a le plus interpelé, ce que l’on retient.
      – On peut se référer à un auteur et penser la thématique selon ce qu’aurait été son point de vue.
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      Avec ou sans préparation, chacun est le bienvenu, les cafés philo sont par définition, contre toute forme de discrimination et de sélection par la classe sociale, le niveau scolaire, etc.

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      René Guichardan, café philo d’Annemasse.
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      #6902
      René
      Maître des clés
        Compte rendu : De quel nom est le spectacle de notre société ?

        Nous étions une quinzaine de participants.

        Une note préalable.
        Le thème de la société du spectacle a été débattue à chaud (sans préparation) deux semaines plus tôt, le but de Mickaël était alors d’introduire le sujet sous un autre angle et surtout, en le préparant de sorte à clarifier certains concepts. Il a ainsi mis en contexte l’œuvre de Guy Debord par rapport à l’art et au mouvement Situationniste. Je ne vais donc pas reprendre tout ce que nous avons dit sur la Société du Spectacle, que l’on peut retrouver ici, mais souligner deux difficultés liées à l’aliénation et à la possibilité de s’en extraire : que signifie être « totalement aliéné » ? Est-ce possible ? Peut-on y résister ? Comment s’en sortir ? L’art est-il une réponse/résistance suffisante à l’aliénation ?

        Que signifie être « totalement aliéné » ?
        Il est possible que l’on ne puisse pas se représenter à quel point nous sommes le produit de la société. Nous le sommes en effet à tous les niveaux, dans la production des marchandises, dans notre manière de concevoir le temps, l’espace, nos projets de vie. Tout ce que nous accomplissons passe par des objets marchands, dont nous sommes devenus par glissements successifs, du conscient jusqu’à nos rêves les plus inconscients, des objets. Si l’on devait faire une comparaison avec Hegel, qui voit l’avènement de l’esprit se conscientiser dans le travail au fur et à mesure où l’être humain transforme le monde et se transforme, avec l’Internationale Situationniste et Guy Debord, la dialectique s’est inversée. La société marchande a emprisonné l’esprit (la conscience) dans la marchandisation de l’être, elle le rend étranger à lui-même, il devient un spectateur de sa vie, éloigné de la possibilité d’en devenir l’auteur. Il est aliéné en ce sens qu’il n’a plus accès à lui-même, la conscience de soi et de son devenir sont captifs de la totalité du monde, transformé lui-même en marchandise. Autrement dit, nous baignons dans le consumérisme comme des poissons dans l’eau, qui ne peuvent alors remettre l’eau en question, puisque leur vie en dépend. Mais n’avons-nous pas toujours été spectateurs de notre vie ?

        L’idée présupposée, disons avant Marx et l’ère industrielle, est que le citoyen (et l’être humain en général) pouvait être acteur de la société en ce sens qu’il pouvait en penser le projet. Dans le passé, nous avions un avenir, nous pouvions espérer un monde meilleur. Aujourd’hui, il y a deux écueils :
        – la question des ressources qui se raréfient : les terres arables, la qualité des eaux, les minerais, l’énergie, la biodiversité, etc. (les maux liés à notre mode de vie.)
        – personne ne semble imaginer un avenir soutenable, enviable et désirable dans un monde sans croissance, d’où une sorte d’emballement extraordinaire : toujours plus de rivalité et de violence, comme pour s’anéantir dans une autodestruction, plutôt que de se remettre en question.

        Cette incapacité à imaginer un autre monde résulte de l’aliénation et de ses limites. De fait, il y a une résistance parmi certains participants qu’il importe de mettre à jour. Certains imaginent qu’il faut rester positifs et/ou qu’il y aura toujours des solutions. Le positivisme va-t-il nous aider ?

        Il ne s’agit pas de penser qu’il n’y a pas d’espoir, ni d’imaginer qu’il nous suffit d’être positif. Ce n’est pas non plus une question de culture ou de religion en lesquels on pourrait trouver un réconfort. La question n’est pas personnelle ni individuelle. S’il convient que chacun fasse le nécessaire pour préserver son équilibre ou même pour trier ses déchets, le problème du monde et de notre survie est mondial. Il est systémique et se situe à des niveaux d’échelle collectifs, régionaux, nationaux et internationaux.
        Guy Debord fait référence à une société sans avenir désirable et heureux en raison de son modèle consumériste. L’aliénation est si complète, le rapport marchand et de production est si omniprésent, la financiarisation de la planète et des biens si omnipotents, que nous ignorons ce que peut être un projet de vie qui ne passe pas par l’achat de marchandise. Précisément, le repli sur le positivisme, sur sa prière intérieure ou dans le recoin de son jardin relève du réflexe de survie dans un monde qui n’a plus de rêve commun. Sortir du spectacle, cela veut dire, redevenir acteur de sa vie et de la vie en général. La radicalisation des rapports de concurrences se mondialise aujourd’hui en conflits armés géostratégiques. Jusqu’à quel terme cette phase d’autodestruction doit-elle s’engager avant qu’il y ait un sursaut de conscience ? Combien de morts et de désastres avant de tout arrêter pour « penser » ? Nul ne le sait, car à l’échelle des organisations, des industries et des gouvernements, personne n’envisage être le premier à payer le prix de son propre questionnement. Donc, oui, il y a de l’espoir, car le pire n’est jamais certain. Mais quel est le prix à payer pour préférer la paix et mettre en avant une médiation et davantage de justice pour penser le tournant civilisationnel de notre époque ?

        Il y a donc une sorte de résistance à voir jusqu’où nous sommes « aliénés », le positivisme et le repli en soi dans son jardin ou dans la forêt apparaissent comme des replis, voire des laisser-faire, des dispersions, sinon comme un déni de la réalité. Quelle autre réponse ?

        Réponse et des questions pour conclure :
        C’est l’angle mort de l’approche Deborienne et de l’Internationale Situationniste. La puissance artistique est évocatrice (voir les slogans ci-dessous), mais la mise en pratique de l’Internationale Situationniste se heurte à l’appareil des partis, aux politiques, aux économies d’échelle, à la toute-puissance des États, aux multinationales, etc.. C’est peut-être à nouveau où trébuchent les consciences. Jusqu’où, chacun de nous porte-t-il en lui un projet d’émancipation par rapport à la société, potentiellement toujours aliénante en raison des contraintes et des pouvoirs qui s’exercent sur elle (économiques, politiques, familiaux et leurs normes, lois, codes, habitus).
        Hannah Arendt envisageait trois modes d’activité humaine, celle où l’être humain satisfait à ses besoins essentiels (biologie), celle où il transforme le monde par la technique et celle où il fait « politique » entendu au sens large, c’est-à-dire, celle où il est un citoyen en interaction avec d’autres citoyens. Mais de son point de vue, aucune de ces actions n’est supposée être en contradiction avec sa voisine. Autrement dit, la satisfaction de ses besoins premiers et l’économie ne sont pas supposées nous asservir et/ou nous contraindre au point où nous en perdons notre liberté créatrice, notre capacité citoyenne et l’idée d’une quête artistique ou du sens de la vie. Chacun de nous est concerné par les différentes dimensions de la vie, se nourrir, contribuer à une société habitable, œuvrer comme citoyen et faire œuvre de « conscience ».
        Peut-être chacun doit-il faire l’examen de la pensée par laquelle il se croit obligé d’entretenir, de se soumettre et de se compromettre à ce monde pourtant devenu inacceptable par sa violence politique et économique ?

        Des ressources au cas où :
        Si l’on croit que l’on ne peut échapper à la compétition économique, voir éventuellement :
        Benjamin BRICE, docteur en sciences politiques de l’EHESS. La concurrence, quoi qu’il en coûte. Elucid Média
        Katharina Pistor, professeure de droit comparé a enseigné à la Harvard Law School et au Max Planck Institute. La Fabrique de l’inégalité. Elucid Média.
        Jacques de Larosière a été directeur général du FMI, et gouverneur de la Banque de France. Les ravages de la finance. Sur Elucid Média.
        La domination bourgeoise. Nicolas Framont.

        Si l’on croit que l’écologique propose trop de contraintes pour une démocratie, voir éventuellement :
        Joelle Zask : Ecologie et démocratie. Université Nantes.
        Leçon inaugurale de Joëlle Zask. Université Louvain-La-Neuve. Approfondir les théories pragmatiques de la démocratie.
        Entretien radio : Joëlle Zask : La démocratie, un mode de vie durable
        Mais qu’est-ce qu’est vraiment la démocratie ? Barbara Stiegler sur Radio Sud.

        Par rapport au travail :
        Yves Clot. « La gauche se trompe quand elle parle du travail »
        Qualité du travail et conflictualité. Yves Clot.
        Que sait-on du travail ? Etat des lieux 2023. Science Po

        L’interview de l’historienne Anna Trespeuch-Berthelot, auteur de l’ouvrage « L’Internationale situationniste. Cliquer ici. Durée 54mn

        Des slogans de l’International situationniste et de 68

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