Cafephilos Forums Les cafés philo NOUVEAU A GRENOBLE, LE CAFE PHILO-POLITIQUE Séance 3 : A l’ère du numérique, la démocratie peut-elle encore nous protéger de notre servitude ?  Proposé par Allan pour mercredi 19 aout 2026

11 sujets de 1 à 11 (sur un total de 11)
  • Auteur
    Messages
  • #8366
    René
    Maître des clés

      Nous nous réjouissons de notre amitié avec l’UTEM (Université de Terrain Edgar Morin). Merci également au café associatif la Chimère, 12 rue Voltaire, Grenoble, d’accueillir notre pratique des cafés philo  (Lien vers le café la Chimère citoyenne, ici)

      Durée des débats (1h30 environ > jusqu’à > 20h30 maximum)
      Discussion informelle pour celles/ceux qui souhaitent poursuivre
      Entrée libre

      ——————————————————————————————————————————————

      Question proposée et introduite par Allan :

      « A l’ère du numérique, la démocratie peut-elle encore nous protéger de notre servitude ? »

      « Discours de la servitude volontaire » écrit entre l’âge de 16 et 18 ans par Etienne de la Boétie aux alentours de 1548 :

      « Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante — et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir -, de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter — puisqu’il est seul — ni aimer — puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel. »

      « Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner.[…] »

      « Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais les successeurs servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. […] Mais l’habitude, qui exerce en toutes choses un si grand pouvoir sur nous, a surtout celui de nous apprendre à servir et, comme on le raconte de Mithridate, qui finit par s’habituer au poison, celui de nous apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amer. »

      « […]Ainsi la première raison de la servitude c’est l’habitude. […] »

      Introduction au sujet :

      Dans le discours de la servitude volontaire, Étienne de la Boétie posait une énigme vertigineuse :
      –  Pourquoi des millions d’individus se soumettaient ils un seul tyran, alors que ce dernier ne tient son pouvoir que de leur propre obéissance ?

      Au regard de notre présent, cette question raisonnant avec une acuité particulière et mobilise les mêmes articulations entre habitude, servitude et pouvoir.

      L’ère numérique dans laquelle nous évoluons prolonge le questionnement de La Boétie, rabat les cartes d’une nouvelle manière et nous oblige à questionner notre propre condition de citoyens. A l’aune du régime politique par lequel nous sommes encadrés, ainsi que les nouvelles formes de forces en présence et de réticularités qui constituent notre manière de penser ou de ne pas penser, interrogeons-nous sur ce qui peut s’apparenter à une forme d’immobilisme.

      Des références :
      « Discours de la servitude volontaire » Version pdf, cliquer ici. 

      – « Comprendre le « Discours de la servitude volontaire » – « Avec Philosophie » – France Culture. Cliquer ici.

      – La « société automatique » selon Bernard Stiegler. Cliquer ici. 

      – L’IA nous rend-elle bêtes ? | Les idées larges | ARTE. Cliquer ici.

      – Yves Citton – L’économie de l’attention nouvel horizon du capitalisme ? Cliquer ici. 

      – Le Grand Témoin : Christophe Pébarthe, La Démocratie athénienne au regard d’aujourd’hui

      Merci Allan pour cette introduction et ces liens vers des références. 

      Affiche du mois d’aout 2026

      ————————————-
      René Guichardan, café philo de Grenoble.
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      #8384

      Comme demandé je vous partage la citation de Tocqueville avec les deux références que j’ai trouvé, ainsi que le lien vers le texte que j’ai écrit en début d’année :
      « NON, JE NE SOUHAITE PLUS UNE BONNE ANNÉE ! De la solitude à la conjuration de l’automatisme pour combattre la bêtise. » Lien ici sur Echorruptible. 

      Alexis de Tocqueville – DE LA DÉMOCRATIEEN AMÉRIQUE II (3ème et 4ème parties) page 146
      Lien pdf ici. 

      Alexis de Tocqueville – « De la Démocratie en Amérique, vol II » (4ème Partie : Chapitre VI)
      Lien pdf ici.

      « Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à
      sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de
      petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus
      originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise
      pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans
      cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il
      comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau
      d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.
      J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire
      le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes
      extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la
      souveraineté du peuple. »

      #8389
      René
      Maître des clés

        Bonjour à toutes et tous.

        Nous convenons de retraiter le sujet en raison des  » circonstances « cosmiques » (l’éclipse du 12 aout) et souhaitons (Allan et moi) que nous puissions mieux en explorer les enjeux et être moins hors-sujet (j’y reviendrai à un autre moment : de l’attention que l’on se donne pour faire avancer un problème, de ne pas le conduire dans des impasses ou encore, disqualifier la question et les problèmes socios et politiques effectifs qu’elle soulève, notamment en questionnant le présupposé de chaque terme => régression à l’infini).

        Rappel de la question : « A l’ère du numérique, la démocratie peut-elle encore nous protéger de notre servitude ? »

        Pour information, nous étions 7 ou 8 participants ce 12 aout. L’une des questions semblaient se dégrossir assez bien par rapport à la servitude volontaire. En référence à Kant (Qu’est-ce que les Lumières ?), le philosophe dénonce la paresse (et la lâcheté) comme l’une des causes conduisant à suivre l’autorité plutôt qu’à oser penser par soi-même. (Voir ici le texte de Kant publié sur le site d’un prof indépendant))
        En fait, les causes du conformisme social sont multiples et bien connues pour la plupart d’entre nous (Stanley Milgram, Solomon Asch, etc.)

        Reste à établir des rapports entre les IA et le type de servitude qu’elle génère, notamment au niveau des nations et des gouvernements, en particulier ceux qui se revendiquent « démocratiques ». En effet, les nations non démocratiques assument l’autoritarisme qui les caractérisent, ce n’est donc pas notre sujet : sans visée « démocratique », il n’est plus question d’un « démos » (peuple) apte à se « gouverner » (cratos = pouvoir) selon ses capacités délibératives.
        Toutefois, la question de savoir si nous sommes en démocratie reste ouverte de même que se questionne le rôle ou le parti pris que prennent les IA.

        De mon côté, j’avais mentionné Chloé Santoro, sur sa page Collège de France, on trouve un résumé de ses travaux sur la démocratie directe et le lien vers sa conférence : Athènes : la démocratie comme institution de l’intelligence collective

        J’avais parlé également de Dan Sperber (anthropologue, linguiste et chercheur en sciences cognitives) qui, avec Hugo Mercier critique la « théorie des biais cognitifs ». Barbara Steigler y fait référence ici (forum où je postes quelques notes ainsi que ceux des ouvrages mentionnés. 
        L’usage de cet argument vise à dénoncer un certain usage de la raison qui, au motif d’une scientificité idéale dénonce comme non pertinent, tout ce qui n’en relève pas de sa cartographie. Autrement dit, sans l’exactitude des sciences, rien n’existe, comme si la science était d’or et déjà détentrice de tous les savoirs du monde. Nous ne sommes alors plus en philosophie et nous oublions que nos « savoirs » et nos « raisons » sont toujours situés et tributaires d’un cadre, et qu’elles ne peuvent prétendre n’être autre chose qu’un angle de lecture, mais non toute la réalité du monde à laquelle se soumettre.

        Ci-dessous, un aperçu de la critique de la théorie des biais cognitifs.

        Un élément de la critique de Dan Sperber et d’Hugo Mercier. Voir le forum ici, ainsi que les références en bas de page.

        A bientôt pour reprendre ce sujet, et tenter d’aller plus loin que là où nous sommes arrivés la dernière fois.

        Pour aller plus loin dans la théorie des biais cognitifs, ci-dessous, une rapide synthèse.

        Dan Sperber et Hugo Mercier se représentent les opérations de raisonnements conduites par une succession d’inférences intuitives.

        Le cerveau, par nature, est vide (s’il n’est connecté à aucune perception). Il infère (du latin infero, mettre en avant, produire, alléguer, conclure), autrement dit, il induit, il établit un lien entre une chose et une autre à partir d’une prémisse (d’un fait, d’une observation, d’un sentiment, d’une autre raison, etc).
        > A partir de là, une intuition « non consciente » se forme qui conduit à une représentation « consciente », mais basées sur des intuitions, c’est alors une intuition des représentations. Cette représentation intuitive inspire l’intuition des raisonnements, que la raison peut examiner de façon plus formelle et délibérée. C’est ainsi qu’une construction argumentée devient possible. C’est à ce stade que l’on observe et que l’on met en forme la schématisation et le formalisme de nos raisonnements. Schéma ci-dessous.

         Une succession d’inférences intuitives, schéma ci-desous. 

        Dan Sperber et Hugo Mercier décrivent une genèse de la raison, ils en montrent les étapes et élaborent une proposition théorique (une heuristique pertinente, mieux qu’un modèle) dont la portée explicative est de fait plus vaste, plus inclusive que l’approche cognitivo-comportementale des biais cognitifs.

        Des ressources pour approfondir :
        Dan Sperber, invité des professeurs José Cohen et Philippe Grimbert. «L’énigme de la raison » Médecine au carrefour des sciences.
        Une recension de L’Enigme de la raison dans Open Edition.
        Les auteurs étaient les Invités du Matin France Culture.
        Dan Sperber, invité par la Tronche en biais.
        Hugo Mercier invité par la Tronche en biais.
        – Daniel Kanheman dans les Matins de France-Culture (octobre 2021). Ici..
        dans cette conférence (sept 2021, Ici), le chercheur en neurosciences, Thomas Boraud, décrit très bien les processus de décision et « ses bruits ».
        – Les auteurs (avec Hugo Mercier) étaient à France Culture (ici) dernièrement pour parler de leur dernier ouvrage :L’énigme de la raison.

         

        #8394

        Comme demandé je vous partage la citation de Tocqueville avec les deux références que j’ai trouvé, ainsi que le lien vers le texte que j’ai écrit en début d’année :
        « NON, JE NE SOUHAITE PLUS UNE BONNE ANNÉE ! De la solitude à la conjuration de l’automatisme pour combattre la bêtise. » Lien ici sur Echorruptible. 

        Alexis de Tocqueville – DE LA DÉMOCRATIEEN AMÉRIQUE II (3ème et 4ème parties) page 146
        Lien pdf ici. 

        Alexis de Tocqueville – « De la Démocratie en Amérique, vol II » (4ème Partie : Chapitre VI)
        Lien pdf ici.

        « Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à
        sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de
        petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus
        originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise
        pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans
        cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il
        comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau
        d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.
        J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire
        le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes
        extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la
        souveraineté du peuple. »

        #8406
        Damien
        Participant

          Bonjour,

          J’ai tenté de partager quelques liens mais il semblerait que le forum censure mon message dès que j’y ajoute des hyperliens

          Tant pis

          #8404
          Damien
          Participant

            Bonjour,
            Merci Allan pour la citation édifiante de Tocqueville. L’analogie de l’élevage d’humains comme du bétail tient toujours à mon avis.
            Merci René pour ces ressources concernant les limites du modèle de Kahneman & Tversky, qui à mon sens rejoignent ce que j’essayais d’exprimer lors de ma première intervention lors du café philo.

            Les « biais » cognitifs existent car ils ont été évolutivement sélectionnés et sont adaptés à la vie. Ils sont un mécanisme d’économie cognitive orientés vers la survie et non vers la rationalité. C’est pour cela que j’emploie plutôt le terme d’heuristiques de pensée pour éviter la connotation négative apposée au terme de « biais » (qui supposerait une forme d’orthodoxie cognitive illusoire). Cependant pour avoir lu « Système 1, Système 2 » il y a quelques années, je n’ai pas eu l’impression que Kahneman & Tversky disaient réellement autre chose et surtout pas qu’ils qualifiaient le recours à la voie rapide de bête ou de « toujours biaisé ». J’ai retiré de ma lecture au contraire l’idée que le « Système 1 » comme le « Système 2 » ont chacun leur propre ratio coût/avantage et qu’il est bon de les utiliser en conscience en gardant leurs limites à l’esprit. Concernant le sous-titre du livre « Noise », je pense qu’il est bon aussi de garder à l’esprit que ces sous-titres sont généralement choisis par l’éditeur et que les auteurs en sont rarement satisfaits. En bref il est toujours bon de prendre un propos avec son cadre et de garder un pas de recul en se rappelant qu’un modèle n’est toujours qu’une simplification de la réalité que l’on peut utiliser un modèle sans pour autant se perdre dedans et confondre carte et territoire.

            À mon sens, Barbara Steigler commet l’erreur de ramener le propos des auteurs à son cadre pré-existant sans chercher à se relier d’abord à celui dans lequel le propos s’inscrit (elle oublie le « connect before correct »). Par conséquent bien qu’il soit rapidement mentionné que la théorie est « plus fine », en réalité elle poursuit sa critique sur la base d’une simplification outrancière qui confine à l’homme de paille mais sert le développement de son propre discours. Et il n’y a même pas forcément de problème à ça tant que c’est fait en conscience et qu’on ne se met pas à croire au premier degré que Kahneman & Tversky ne cherchaient en fait qu’à légitimer des rapports entre dominants et dominés (procès d’intention). On peut simplifier les choses pour faciliter une discussion sans pour autant prendre trop au sérieux nos simplifications. La bonne pratique philosophique consisterai plutôt à attaquer des « hommes de fer » (c’est à dire chercher à réfuter un point de vue dans sa meilleure version) que des hommes de paille, c’est pourquoi je pense qu’il est important de s’exercer à penser dans plusieurs cadres sans prendre aucun de ces cadres pour « la réalité ». Cela aide à se relier avec les personnes en désaccord plutôt que de les considérer comme stupides ou malveillantes, rien de bon ne sort de la diabolisation. On peut toujours rejeter un modèle en le caricaturant, mais à vaincre sans péril on triomphe sans gloire… Un bon exercice par exemple serait, lorsque l’on a envie d’exprimer un désaccord avec ce que vient de dire une personne, de tenter d’abord de reformuler la pensée de l’autre d’une manière qui lui convienne afin de s’assurer que l’on a bien cherché à connecter avec le propos au-delà des mots (cf. Les 4 règles d’Anatol Rapoport). J’ai l’impression que ça rejoint plus ou moins le rôle de « synthétiseur » que mentionnait René avant le café philo de mercredi. C’est bon exercice de charité épistémique. C’est souvent l’inconfort lié à l’incertitude qui nous pousse à rechercher la clôture cognitive en engageant pas réellement l’idée d’en face sous son meilleur jour : on ramène la pensée de l’autre vers notre cadre pour la ranger dans une case et « fermer le dossier » afin d’échapper à la dissonance cognitive. Le revers de la médaille est qu’on ne s’écoute pas réellement quand on refuse de laisser la porte ouverte au doute. Ce n’est pas à condamner mais à conscientiser, on ne peut pas vivre non plus en doutant tout le temps de tout (ça coûterait beaucoup trop de ressources à notre cerveau), mais on peut ajuster notre niveau de confiance dans nos positions au processus qui nous y a mené, et apprendre à vivre avec un point d’interrogation sans rechercher la certitude définitive. Le tout est de conscientiser dans quels pans de notre pensée nous sommes dogmatiques (nous le sommes tous) et lesquelles de nos opinions nous proviennent d’un examen plus profond des choses.

            Concernant la problématique évidente que nous avons sur la question des « présupposés » présents dans la formulation du sujet, je pense qu’il n’est pas nécessaire de choisir entre refuser tous les présupposés (ce qui empêche la discussion) et renoncer à discuter de présupposés controversés. Le juste milieu, il me semble, est de poser le curseur à un niveau où les présupposés sont acceptables pour l’ensemble des participants. La valeur des présupposés est qu’ils permettent à la discussion d’avancer à condition d’être partagés.

            Pour en revenir à notre problème de démocratie et faire le parallèle avec B.Steigler, au final je ne fais que dire sur la démocratie la même chose qu’elle dit sur la théorie des biais cognitifs : il s’agit avant tout d’une idéologie qui peut être remise en cause. Et il est encore plus « incorrect » d’attaquer le dogme démocratique que celui des « biais cognitifs », ce qui rend la chose bien plus intéressante à mon avis. Pour autant je n’ai pas de problème à me relier à un certain cadre pour permettre la discussion, ma remarque est qu’en présence de présupposés controversés il serait dogmatique de les considérer comme indiscutables. Mais cela rejoint peut-être aussi les limites du format d’une discussion à 10 ou 20 personnes. Je peux aussi entendre que quand une seule personne ne partage pas le cadre en vigueur il y a un risque que la discussion finisse par tourner autour de ça. Dans ce cas il est peut-être plus raisonnable pour moi de ne pas participer à une discussion qui me demanderait d’accepter un présupposé que je refuse. Je reste néanmoins intéressé par l’écoute de ce que les autres ont à dire (et je veux bien tenter de jouer un rôle de « synthétiseur » ou autre). Au final l’intérêt du café philo à mes yeux est d’apprendre à sauter d’un cadre épistémique à un autre en conscience, c’est pour cela que c’est intéressant de chercher à écouter de nouveaux points de vue sans nécessairement chercher à se positionner en « pour ou contre », « d’accord ou pas d’accord », du moins dans un premier temps (et j’en suis le premier coupable). Il est peut-être illusoire de penser réellement approfondir un sujet sur le format café philo, cependant c’est un bon format exotérique pour venir écouter une dizaine de personnes introduire leur vision du sujet puis ensuite continuer ses recherches dans son coin. Peut-être que le format trouve ses limites quand les participants n’ont pas un certain niveau d’homogénéité au départ (notamment au niveau des présupposés partagés) ? J’imagine que ces questions ont été déjà largement évoquées depuis la naissance des cafés philo

            Je laisse quelques ressources qui proposent un angle différent sur la démocratie, pour qui veut essayer d’ajouter un autre cadre à sa palette
            L’allégorie de l’esclave de Robert Nozick (vidéo 3mn)
            Résumé du livre « Démocratie, le Dieu qui a échoué » de Hoppe par le vidéaste Ego Non (1h10)
            La Démocratie contre la Liberté
            Le paradigme démocratique
            Le Théorème d’Arrow ou la Démocratie contre la Raison
            The Authority of Democracy
            Predation Under Democracy
            Pourquoi je ne suis pas démocrate
            Éthique de l’argumentation
            Your Opponents Don’t Agree with You

            Petit conseil : plus un propos vous semble outrancier plus il est important de « connect before correct » et de résister à l’envie de ramener un propos à notre propre cadre. Que vous rejoignez ou pas les auteurs, dans le pire des cas vous aurez compris un point de vue supplémentaire que vous réfuterez mieux à l’avenir.

            Bien à vous

            #8414

            Voici une version raccourcie de ma réflexion sur le texte partagé en PDF sur le groupe Whats’App du Café Philo.

            Vous trouverez ici le PDF Complet avec la version finale et les références (cliquer ici) . Lien complet : https://drive.google.com/file/d/1R8bRQHjdDWqxiyHrUM2ML9Uws8BU0SU3/view

            Je poste ici une version courte car les versions longues et les liens peuvent poser problèmes et ne sont parfois pas supportées sur ce site. Les références sont disponibles à la fin de la version PDF avec des liens intégrés. Merci à vous.

            À l’ère numérique, la démocratie peut-elle encore nous protéger de notre servitude ?

            La « docilité physique » de nos sociétés contraste avec l’indignation exprimée sur les réseaux dits sociaux. Étienne de La Boétie éclaire notre rapport aux pouvoirs institutionnels et privés, mais aussi aux dispositifs numériques dont l’usage ordinaire peut dissimuler l’emprise.

            I. Avoir conscience ?

            Face aux atteintes démocratiques ou aux répressions qui jalonnent aussi l’histoire française — traité de Lisbonne, Gilets jaunes, législatives de 2024 (1–3) — l’immobilisme peut s’expliquer par la peur, le découragement, les promesses non tenues, l’attachement au confort ou l’urgence des besoins matériels. Pourtant, pour reprendre Machiavel, si tout n’est pas politique, la politique s’occupe de tout.

            Le numérique enferme chacun dans un double artificiel. Les « réseaux a-sociaux » fragmentent l’attention, réduisent la concentration, nourrissent anxiété et comparaison sociale, dégradent sommeil et santé physique, et peuvent accentuer isolement, perte d’empathie et « snobisme numérique »(4–5). La trilogie Sphères de Peter Sloterdijk décrit ce passage des Bulles intimes aux Globes collectifs, puis aux Écumes : des cellules connectées qui se touchent sans fusionner. Cette société réticulaire rappelle aussi l’« insociable sociabilité » de Kant.

            Gustave Le Bon analyse les foules naturelles, spontanées, suggestibles et contagieuses, où l’individu s’efface au profit d’une âme collective capable d’héroïsme comme de violence (6). Freud en s’appuyant sur le travail de Le Bon décrit, lui, les foules artificielles/conventionnelles, durables et organisées, unies par l’identification et des liens libidinaux à une figure représentative (7). Aujourd’hui, les dynamiques de foule migrent vers les plateformes : la désindividuation théorisée par Festinger, Pepitone et Newcomb montre comment anonymat, unité du groupe et excitation affaiblissent culpabilité, honte et auto-évaluation (8), favorisant la diffusion de propos haineux malgré des modérations incohérentes.

            II. Dans quelle société sommes-nous ?

            Trois modèles éclairent notre situation. La société ouverte de Karl Popper, héritée de Bergson, reste inachevée et néguentropique. La société liquide de Zygmunt Bauman voit ses structures dissoutes par l’accélération technique et la disruption, terme popularisé par Jean-Marie Dru. La société automatique de Bernard Stiegler pousse plus loin cette fermeture : les algorithmes soumettent les décisions à une rationalité marchande et ajoutent à la prolétarisation matérielle décrite par Marx une prolétarisation cognitive — perte des savoirs, des savoir-faire, des savoir-être et de l’autonomie de jugement.

            Le numérique, souvent imposé comme norme, apporte rapidité et simplification, mais érige aussi des barrières pour les personnes âgées et les publics comme les jeunes, contraints économiquement. L’économie de l’attention repose sur la captation, le traitement et la vente des données par les géants de la Tech et les États, jusque dans un contexte de fuites massives de données publiques (9) qui fait intégralement partie de ce que l’on nomme aujourd’hui Guerre Hybride. Nous produisons gratuitement cette matière première et acceptons souvent, sans les lire, des conditions générales qui organisent notre renoncement. Les plateformes deviennent ainsi des empires sans frontières colonisant notre attention et nos fragilités pour prédire et influencer nos comportements.

            Au XXe siècle, cinéma, radio et télévision avaient déjà permis un consentement doux : hégémonie culturelle chez Gramsci, industrie culturelle chez Adorno et Horkheimer, Société du spectacle chez Guy Debord. Le numérique individualise désormais cette fabrique du consentement : chaque écran devient une fenêtre sur l’attention de chacun, tandis que chacun croit détenir sa propre vérité.

            III. Comment faire société ?

            Plus qu’une société individualiste, nous vivons dans une société grégaire de masse, où le consumérisme envahit des pants entier de nos sociétés aussi divers que la santé, la mode et la politique. Les slogans publicitaires et les injonctions de réussite — jusqu’à la formule de la Rolex de Jacques Séguéla (10) — pèsent sur une population marquée par la progression de la pauvreté (11) et les difficultés grandissantes des classes moyennes inférieures (12). Le débat public se réduit à des petites phrases répétées par des médias « télécratiques », selon le mot de Stiegler : l’information homogénéisée ne nourrit plus la pensée mais cherche à influencer, à formater.

            Une information ne devient savoir qu’après vérification. À l’ère de la post-vérité (13) et de l’automatisme computationnel, la génération d’images et de vidéos rend cette culture critique urgente. La subversion sémantique — euphémismes managériaux, injonctions à la résilience, concepts vidés de leur portée — neutralise la pensée adverse et brouille les responsabilités. Sans mots précis, aucune pensée précise n’est possible.

            Réinvestir les mots conduit à repenser la démocratie comme participation effective et égale à la délibération, droit à la parole, liberté de dire vrai, confrontation des désaccords et recherche toujours révisable de l’intérêt commun. Le théorème d’impossibilité d’Arrow rappelle qu’aucun scrutin ne transforme sans contradiction toutes les préférences individuelles en volonté collective. Le tirage au sort, sous garanties de pluralisme, de transparence et de rotation, offre une voie complémentaire. Les expériences finlandaise, belge et française — jury climatique de 33 citoyens, Conseil citoyen permanent d’Ostbelgien, Convention citoyenne pour le climat et ses 149 propositions — montrent que des citoyens informés et placés dans un cadre contradictoire peuvent produire un jugement collectif approfondi (14–16).

            Il nous revient donc moins d’attendre de la démocratie qu’elle nous protège que de la protéger contre la captation du pouvoir. Une constitution ne saurait devenir une vérité scientifique calculable : la tentative hégélienne de faire de la philosophie un savoir absolu et de l’Histoire un télos annonce le danger d’un réel fermé, prévisible et mécanisé. Notre « Capitalocène algorithmique » appelle au contraire l’ouverture de l’avenir.

            Depuis Socrate au travers des écrits de Platon, la technique est un pharmakon, poison et remède : sa posologie doit être délibérée collectivement. Leroi-Gourhan montre comment la station debout libère la main, le geste et la parole ; Wrangham souligne que le feu et la cuisson augmentent l’énergie disponible et transforment nos capacités. L’hominisation résulte ainsi d’un échange continu entre transformations corporelles et techniques. Winnicott rappelle, avec l’objet transitionnel (17), que les objets peuvent ouvrir un espace créatif neutre — à l’opposé des objets connectés soumis aux notes et aux notifications.

            Modalités politiques et rapport ontologique à la technologie sont donc indissociables. Tant que nous ne repenserons pas ensemble notre organisation, nous resterons enfermés dans le devenir plutôt que tournés vers l’avenir. L’intelligence n’est ni singulière ni artificielle : elle est collective. Comme l’écrit Antoine de Saint-Exupéry : « La pierre n’a point d’espoir d’être autre chose qu’une pierre. Mais, de collaborer, elle s’assemble et devient temple. »

            Allan le 26/08/2026

            Merci pour votre lecture.

            #8434
            René
            Maître des clés

              Un compte rendu de la seconde séance : A l’ère du numérique, la démocratie peut-elle encore nous protéger de notre servitude ?

              Nous étions 8 ou 9 personnes pour reprendre ce même sujet. Seule l’une d’entre elles est revenue.

              Merci Allan pour ton compte rendu documenté. Tu reprends bien les problématiques de notre sujet, à savoir, celui d’un rapport à la servitude compris entre plusieurs contraintes :
              – celle de la technique et du numérique en particulier.
              – celle du rapport à la foule, à l’autorité et à la démocratie.
              – celle d’une inclination individuelle qui tend à se complaire dans des habitudes, dans son confort.
              Mais, derrière ces situations, ce sont des rapports de force, des violences et, avec eux, des enjeux de justice et de liberté qui se redessinent. C’est précisément à cet endroit que la philosophie nous oblige.

              Pour les plus pressés, voici un schéma de l’argumentation développée :

              Épistémologie et café philo
              Je vais tenter de souligner, de mon côté, un ou deux aspects « épistémologiques » de notre débat, en particulier dans le cadre d’un café philo.
              Épistémologie : étymologie, du grec epistêmê (science » ou « connaissance vraie » ou savoir justifié) et de logos (« étude » ou « discours »). L’épistémologie, en tant qu’objet d’étude, analyse les méthodes, les principes et les hypothèses des différentes disciplines scientifiques pour en déterminer la valeur et la pertinence. Elle élabore également des théories de la connaissance.
              Le partage de nos pensées dans les cafés philo vise précisément une mise en réflexivité, c’est-à-dire, l’aptitude à revenir sur ce que l’on pense, de sorte à l’examiner, à le repenser (quitte à le confirmer, à le préciser ou à prendre conscience de nos erreurs de jugement ou de connaissance => savoir incomplet, trop général, mal établi, trop partiel pour en tirer des conclusions définitives ou défendre des convictions devenues dogmatiques (note 1=> la volonté bonne).

              Mathématiques et calculs d’intérêts décrivent-ils la complexité du monde ?
              Avec ton compte rendu, Allan, je souligne également les réserves qui ont été faites par rapport au théorème d’Arrow qui rationalise le paradoxe de Condorcet et, selon lequel, les préférences individuelles ne se retrouvent pas dans les choix collectifs. Autrement dit, il n’y a pas de rapport direct entre le calcul des intérêts individuels et ceux agrégés du collectif. Soulignons quelques écarts épistémologiques ici :
              – le présupposé selon lequel les mathématiques — système formel et abstrait de démonstrations logiques — pourrait rendre compte intuitivement et directement des choses elles-mêmes, c’est-à-dire du réel.
              En effet, il n’existe pas d’accès immédiat et transparent entre notre cerveau et ce que sont les choses en elles-mêmes (noumènes). Il y a toujours un écart entre la réalité, nos manières de compter les choses qui la compose et de créer ainsi à la fois des ensembles et des classifications. Le monde est volonté et représentation selon Schopenhauer. Mais sans basculer dans sa métaphysique, on peut avancer que la philosophie est née précisément de ces décalages observés depuis l’antiquité entre les choses telles qu’elles sont (le réel => la caverne, percevoir), les choses telles qu’elles sont pensées (la raison => le logos, discerner) et les choses telles qu’elles sont ressenties (l’esthétique = asthésia => sentir, éprouver, juger). Note 2 => triptyque platonicien). L’organisation de notre pensée et nos classifications dépendent de perspectives, de biais cognitifs, de finalités pratiques ou encore de causes que nous cherchons à défendre, et non de la réalité en tant que telle. Mais prenons deux exemples pour en illustrer les implications dans la réalité : l’ensemble des mammifères et celui des classes sociales.

              Nos classifications sont-elles pertinentes ?
              Les mammifères sont généralement définis comme des animaux qui possèdent des glandes mammaires, allaitent leurs petits et ont des poils. Pourtant, l’ornithorynque pond des œufs, la chauve-souris vole et la baleine vit dans l’eau. Ainsi, cette classification masque une grande diversité de caractéristiques en même temps qu’elle ignore son histoire non linéaire et marquée par des ruptures majeures. L’empressement à des conclusions hâtives ont induit en erreur les essayistes, les biologistes et les théoriciens de l’évolution. Aujourd’hui, il est reconnu que les espèces ne se réduisent ni à leurs gènes ni à leur environnement. Gènes, espèces et environnement, co-interdépendants dans des milieux ouverts, ne cessent de s’inter-influencer, de se coconstruire les uns en réponse des autres et selon des procédés singuliers, c’est-à-dire, non reproductibles.  Précisons en les conséquences : la connaissance des gènes et celle d’un environnement donné ne permet pas de définir les espèces qui peuvent en émerger et s’y adapter, précisément parce que nos connaissances ne peuvent s’élaborer que par partie et par « spécialisation ». Nos savoirs sont donc partiels, limités à un domaine et définis selon un paradigme donné. Il n’existe pas de « théorie du tout ». La vie est « création continue », elle dépasse la somme des savoirs accumulés (agrégé aléatoirement par une IA ou pas). (Note 3 => Du bon usage de la nature, Catherine Larrère (Flammarion, 2019). L’esprit et le cosmos, Thomas Nagel, Vrin, 2018. La connaissance de la vie de Canguilhem, avec Laurent Loison. Vrin. 1992.)

              Et sur le plan humain ?
              A un niveau plus complexe que ce que la seule biologie donne à voir (physique + chimie + vivant), l’être humain comprend une plasticité cérébrale au niveau neuronal, une agilité intellectuelle au niveau des concepts et il se montre créateur d’une diversité de mode de gouvernance au niveau des sociétés qu’il institue. En conséquence des étages de cette complexité, la production des classes sociales et leur catégorisation répondent d’un pur arbitrage toujours « situé » (compris entre des mobiles, des moyens et des fins). Ainsi selon que l’on privilégie le revenu, le niveau de diplôme, le lieu d’habitation (centre-ville, quartier, campagne), les conditions de départ, le niveau d’industrialisation d’une région, on ne décrit plus du tout la même société ni les mêmes rapports de liberté, de hiérarchie et de redistribution-diffusion du capital culturel, social et économique des sociétés étudiées. Il est donc non pertinent de conclure que, puisque les préférences individuelles ne peuvent pas être ramenées à une équation mathématique pour agréger le tout, aucun régime démocratique n’est possible.
              En dépit des caricatures qui en sont faites dans les médias, les démocraties ne se réduisent pas à des procédures de vote ni à la somme des intérêts que des majorités opposeraient à des minorités.

              De la technicité des procédures à l’éthique
              Sur le plan des modalités du vote, le paradoxe de Condorcet et le théorème d’Arrow montrent les limites de l’agrégation des préférences, notamment lorsque les modalités du vote reposent sur l’élimination des candidats. Mais il existe d’autres modes de vote — vote préférentiel, vote par approbation, jugement majoritaire, etc. — qui nuancent les choix et dont les modalités peuvent être adaptées selon la nature de la décision à prendre (note 4 => exemple de modalité de vote). Que les choix à faire porte sur une personne, une équipe, une orientation politique ou encore sur la possibilité de sélectionner un ensemble de propositions qui peuvent servir l’intérêt général et préserver le bien commun d’une communauté ou d’une région, les procédures de vote à visée démocratique offrent une diversité de possibilités. Cette pluralité des procédures égale à autant de possibilités pour se prononcer sur des choix plus justes, plus acceptables et mieux fondées pour que l’ensemble d’une population se reconnaisse dans la société à laquelle elle contribue. Pour autant, ce ne sont pas les questions techniques du vote qui sont les plus essentielles, leur technicité est secondaire à la question des valeurs, à savoir, le sens que l’on donne à la société, à la manière de produire ce sens et, en finalité, à la manière de se reconnaître soi en l’autre et l’autre en soi dans une société où chacun peut se sentir appelé à vivre dignement.

              Entre le rapport à soi et notre rapport à l’autre s’élabore le sens de la société.
              Classiquement, ce sont les questions de justice sociale, d’égalité des droits, de liberté et de dignité pour chacun qui se jouent dans notre rapport à l’autre mais aussi par la manière dont est structuré l’environnement socio-politique (la fabrique des communs) : le système éducatif, les services publics, la justice, la police, la société civile, etc.) Ce rapport à soi et à l’autre se reconfigure aujourd’hui à des niveaux de profondeur et à des échelles inégalées : d’une part, le processus en œuvre de la mondialisation des savoirs et des IA, le modèle de l’économie financière et marchande à l’échelle de la planète et, d’autre part, la contraction des coûts et le changement climatique font peser des contraintes sur tous, sans exception. Dans ce cadre, les procédures techniques doivent, de fait, impérativement d’écouler des valeurs de sens. Autrement dit, technique et économie doivent être au service de l’humanité et du sens qu’elle se donne. Sommes-nous sur la bonne voie ? Pour le savoir, il suffit d’estimer les conséquences de nos choix : sont-ils en concordances avec les moyens mis en œuvre et les buts initialement visés ? Allons-nous vers des sociétés soutenables ? Non, n’est-ce pas ?

              La fin et les moyens.
              Lorsque les fins (un savoir-faire société désirable) se trouvent en contradiction avec les manières de faire, nos manières de faire société perdent leur sens. Elles deviennent antinomiques, non soutenables, non désirables. Résultat : nos démocraties, toutes représentatives » et toutes sont en crise, sont devenues inégalitaires, abusivement élitaires (attente de l’homme/femme providentiel-le), discriminatives, tandis les contre-pouvoirs (liberté de presse, liberté d’opinion et la séparation structurante des pouvoirs) ne sont plus opérants. A cette fin, il est temps que s’amorce une pensée qui apprenne, à large échelle, à faire « commun » et à philosopher sur les valeurs de l’époque dans laquelle elle se trouve. Il s’agit d’envisager le sens du devenir et celui de l’à-venir que l’on veut délibérément, c’est-à-dire, librement, selon une conscience philosophique assumée : « Une philosophie de vie consistante et non seulement de subsistance (de survie biologie) » dirait Bernard Stiegler que cite Allan (Note 5, voir les trois registres : subsister, exister, consister).
              Ps : je fais l’impasse sur la fin et les moyens de Kant, qu’on peut retrouver ici et en note 6 .

              Éthique sacrificielle ou éthique humaniste ?
              Préalablement aux moyens (les techniques en général), c’est donc un projet de sens et de société qu’il faut pouvoir envisager ensemble et, avec John Rawls (voile d’ignorance), Amartya Sen (micro-économie conséquentialiste), Alain Cailler (le convivialisme), ce projet peut espérer être aussi éthique et désirable que possible pour toutes les personnes comprises dans une société donnée (notes 7, un philosophe pour la justice sociale, un économiste conséquentialiste et un anthropologue, mais de nombreuses compositions et transversalités sont possibles, de nombreux auteurs peuvent stimuler notre fibre humaniste). Toute autre perspective, laissant prédéfinir qu’un être humain n’est pas égal à un autre, postule dans les faits un recul des droits humains et un retour à des logiques sacrificielles. Ces dernières obligent à leur tour à répondre à trois questions : qui faut-il sacrifier ? Qui décide de ce sacrifice et comment s’y prend-on (laisser mourir de faim des populations, ne plus les soigner, les empoisonner, les droguer, les abêtir, les asservir, les euthanasier ou plus classiquement, faire des guerres et renforcer la logique du complexe militaro-industriel) ?

              Avons-nous le choix ?
              Il est impossible, pour une démocratie, de penser le devenir à-venir de son mode de vie sur une telle base et qui résulte, dans les faits, de l’idéologie du capitalisme financier mondial livré à lui-même et à la volonté des GAFAM de confier tous les savoirs et les décisions à prendre aux IA, alors qu’elles-mêmes sont en compétition entre elles et avec les États.
              Ce combat des décideurs économiques (les moyens) et des dirigeants politiques (supposés incarner l’éthique et l’intérêt général des populations) nous rapproche de la philosophie du laisser-faire des libertariens (Elon Musk, Trump) et de l’autoritarisme d’État (Forum Davos, Conférence de Munich) qui nourrissent l’idée d’une gouvernance mondiale, dont Jacques Attali se faisait le chantre (il semble aujourd’hui changer d’avis). Tous s’inscrivent soit dans les pas de Machiavel soit dans ceux de Thomas Hobbes. De ce point de vue, ces dominants qui structurent un monde tout en s’en protégeant, oublient les Lumières, Rousseau, Kant ou encore Spinoza et tous les défenseurs des droits et des libertés. L’idée même d’une universalité de l’être humain leur échappe. Il y a eux qui fabriquent un monde auquel ils espèrent échapper, et il y a nous qui devrions en pâtir. (Note 8 => L’universalité en tant qu’idéel partagé peut être un leurre, mais pas celui anthropologiquement et historiquement situé.)

              Mais alors, comment prendre une décision en commun ?
              L’éthique force la conscience à penser les rapports humains sur des bases contraintes certes, mais librement décidées, c’est-à-dire selon des procédures délibératives, ouvertes, plurielles, précisément pour honorer la liberté de penser, la dignité de chacun et une chance égale pour tous de pouvoir se mettre à la place de chacun. Pour ne pas faire long, je ne donnerai que quelques arguments et ressources en lien. Mais sur un plan épistémique et celui de nos échanges, à la suite de l’argumentation qui précède, trois contraintes demandent à être considérées comme incontournables et néanmoins dépassables :
              1° Dans le cadre d’une philosophie réaliste et située, la liberté d’être et de penser est toujours « située » (la liberté pure – abstraite, relève d’une expérience intérieure, d’une spéculation ou de pratique rhétorique, elle n’est pas en cela « politique » en ce que l’autre n’est pas pris en compte. Or la politique est nécessairement plurielle).
              2° Il s’agit de penser la liberté la plus grande que l’on souhaite pour tous (puisque nous sommes égaux en droit, en raison, en sensibilité, en besoin). Il y a une universalité anthropologique des besoins des êtres humains.
              => Allan et moi (René) assumont pleinement défendre une orientation démocratique pour notre café philo politique. Les régimes autoritaires n’ont pas besoin de délibérer, la force, la violence et la négation de l’autre leur suffisent.
              3° Philosophiquement et sur un plan cognitif, nous sommes tenus d’assumer un saut épistémique, car il n’y a pas de lien direct entre le calcul des intérêts et les valeurs de vie (la valeur de nos relations, celle de nos attachements, celle du sens que nous donnons à l’autre, etc.). Nos attachements et nos manières de catégoriser les choses s’inscrivent comme des manières de vivre le réel, d’interagir avec lui et de nous représenter des processus dynamiques. Le réel nous dépasse, mais il ne relève pas d’une essence ontologique inquestionnable et dont certains auraient les clés.
              En conséquence, il y a un saut à effectuer par-dessus nos « ego » (ne pas être rivé à nos seuls ego individués, à sa seule subjectivité, au seul sujet que l’on est), puisque nous sommes les héritiers d’une rencontre qui se vit dans le présent au croisement d’une histoire complexe, laquelle se trame dans un environnement riche et ouvert. Pour le dire autrement, la vie se pense plus loin que « soi », et c’est cette idée qui lui donne sa valeur et oblige à une philosophie.
              Oui, pour ne pas rester enclos dans sa tour d’ivoire, la philosophie-politique se pense plus loin que soi, et dans un rapport aux conséquences que nos idées du commun (ou leur absence, leur négation) génèrent.

              Hannah Arendt (1906 – 1975)  est l’une des références à laquelle je pense.
              Dans les trois registres qu’elle distingue de la condition humaine : l’homme laborant (attaché à la terre et à ses besoins), homo-faber, l’homme de l’œuvre (qui fabrique des outils et des arts qui lui survivent et dans lesquels il cherche à se faire perdurer) et l’homme d’action qui est celle de la parole publique et politique, celle de sa liberté qui est alors nécessairement plurielle.  En effet, dans une assemblée, si l’un dit :
              « Nous devons faire la guerre. »
              Un autre : « Non, nous risquons de perdre nos hommes et notre richesse. »
              Un troisième : « Peut-être faut-il négocier avant de combattre. »
              Un quatrième : « Mais si nous négocions, notre adversaire interprétera cela comme un signe de faiblesse. »

              Une société véritablement politique est celle qui soutient la différence sans la transformer en désaccord hostile et en violence. Ce qui importe, c’est la diversité des avis pour étendre toutes les possibilités d’action envisageable. De là, une communauté se donne la possibilité de faire les choix les plus profitables à tous. Le lieu d’une parole publique est pluriel en ce qu’il permet à chacun de se révéler à l’autre dans son humanité, sa singularité, sa natalité, sa créativité. C’est la conclusion de notre compte rendu : sans la prise en considération de l’autre en vue de considérer une justice et un commun qui le dépasse, et en lesquels chacun peut contribuer et s’y reconnaitre, il ne peut y avoir de philosophie-politique, mais seulement des rapports d’autorité, de violence et de mépris pour la vie.
              Ci-dessous, les quelques citations d’Hannah Arendt qui m’ont suggéré mon résumé ci-dessus.

              « L’action, la seule activité qui mette directement en rapport les hommes, sans l’intermédiaire des objets ni de la matière, correspond à la condition humaine de la pluralité. » Autrement dit, l’homme est autre chose que les objets, les marchandises et les intérêts qui le motivent, il est dépassé par la « pluralité ». 
              Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, chap 1, § 1

              « La pluralité est la condition de l’action humaine, parce que nous sommes tous les mêmes, c’est-à-dire humains, de telle sorte que personne n’est jamais identique à aucun autre homme qui ait vécu, vive ou vivra. » Autrement dit, si nous étions tous les mêmes, nous serions prédictibles, le commun ne poserait pas de question. Il pose question parce que nous sommes pluriels et devons prendre en compte autrui.
              Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, chap V, § 24

              « En agissant et en parlant, les hommes montrent qui ils sont, révèlent activement leurs identités personnelles uniques et font ainsi leur apparition dans le monde humain. » Autrement dit, par l’action (qui est liée à la parole), je fais advenir l’humanité en moi, comme en l’autre… => sauf s’il veut la nier. 
              Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, chap V, § 24

              Le nouveau apparaît donc toujours comme un miracle. Le fait que l’homme est capable d’action signifie que de sa part on peut s’attendre à l’inattendu, qu’il est en mesure d’accomplir ce qui est infiniment improbable. Et cela à son tour n’est possible que parce que chaque homme est unique, de sorte qu’à la naissance quelque chose d’uniquement neuf arrive au monde. Autremnet dit, l’homme est libre.
              Hannah Arendt. Condition de l’homme moderne, chapitre V. §24

              Fin du compte rendu.

              Des références Hannah Arendt
              – L’article de l’encyclopédie Standford. Cliquer ici. 
              – Nous avons traité cette citation d’Hannah Arendt « Nous nous insérons dans le monde humain par nos mots et par nos actes, et cette insertion est comparable à une seconde naissance »Retrouver l’introduction et le compte rendu ici. 

              Des références  en lien avec la démocratie directe
              Annick Stevens (philosophe à l’UP de Marseille), dans cette 4ᵉ séance de Réinventer la démocratie directe relate un cas de démocratie directe qui se déroule dans la Meuse, en ce moment même. C’est vraiment sympa, et il y a beaucoup à apprendre d’une telle situation. Cliquer ici.

              Chloé Santoro (Collège de France) qui promeut également la démocratie directe, tout en faisant le lien avec l’Antiquité. Athènes : la démocratie comme institution de l’intelligence collective. Cliquer ici)

              L’initiative de Praxis est fort intéressante. A écouter ici
              Sur leur site Praxis (cliquer ici)  ce mouvement citoyens invite à suggérer des initiatives et en voter pour les imposer aux candidats.

              Une analyse intéressante des dérives des démocraties (cliquer ici): Le pouvoir illégal des élites, par Thierry Brugvin
              Au cas où, j‘ai effectué une prise de notes ici, de l’essentiel de sa conférence. 

              Un peu d’économie ? 
              Il en a été question également, voici une référence intéressante : David Cayla (université de Nantes) – Qu’est-ce que le néolibéralisme ?

              Les notes (elles seront complétées dimanche, Merci pour votre compréhension.
              Note 1 La volonté bonne.
              Selon Kant, compte tenu des limites de la raison, de la faillibilité de l’homme et des contingences, seule une volonté peut être tenue pour bonne, à condition d’en faire un devoir de la tenir comme telle. En effet, notre raison peut faillir, nos intentions ne pas produire les effets escomptés, nos actions peuvent nous décevoir et décevoir autrui. Seule notre volonté peut être tenu pour bonne, si nous le tenons en devoir de l’être.
              « De tout ce qu’il est possible de concevoir dans le monde, et même en général hors du monde, il n’est rien qui puisse sans restriction être tenu pour bon, si ce n’est seulement une bonne volonté. »
              Kant. Fondements de la métaphysique des mœurs. 1ère section. 1785
              Ainsi, la valeur morale d’une action ne dépend ni du résultat ni du bonheur qu’elle procure, mais de la manière dont la volonté se détermine.

              Note 2, le triptyque platonicien
              Il est toujours risqué de parler du triptyque (trinité) platonicien car les parallèles entre les trois notions qui le forment ne recouvre pas exactement les mêmes domaines : le vrai, le bien, le beau.
              – Le Bien est associé au soleil, c’est le principe suprême, source de tout être et de toute perfection.
              – Le Vrai est relatif au savoir, à la connaissance des réalités intelligibles et éternelles.
              – Le Beau est relatif à l’esthétique.
              C’est l’accord entre ces trois domaines qui conduit à l’harmonie et à la cité juste, accomplie.
              Mais le bien peut être associé à ce qui est bon et juste, le vrai reste logiquement associé à la vérité des choses ou à la science, tandis que le beau est relatif au jugement d’appréciation (agréable).

              L’étymologie peut être une aide :
              Le Bien (Aga thon) : La source suprême
              Le Vrai (Alètheia) : c’est ce qui se révèle, se dévoile (à la lumière de l’intellect) par opposition aux illusions du monde sensible.
              Le Beau (Kalon) : La porte d’entrée sensible par l’intelligible.
              Gardons l’idée du triptyque qui, lui, me semble indispensable pour ne pas se laisser prendre dans les impasses d’une recherche sur les questions de sens et d’éthique. Par exemple, ne considérer que les valeurs du vrai pour fonder ses convictions et oublier le rapport à l’éthique (la justice) et au beau.

              Note 3 Du bon usage de la nature, Catherine Larrère (Flammarion, 2019). Trois citations ci-dessous. Le compte rendu de Café philo Sophia (ici)
              « L’artificialisation complète de la nature est impossible, il faut y mettre un terme. »

              – Les démocraties représentatives sont bâties sur la rationalité politique du débat, non sur l’autorité du vrai.

              – L’effort d’élaboration de normes dérive de la responsabilité que nous avons de léguer un domaine habitable aux générations futures.

              La connaissance de la vie de Canguilhem, avec Laurent Loison. Vrin. 1992.
              > Dans ce lien retrouvez une interview de l’auteur 

              – L’esprit et le cosmos, Thomas Nagel, Vrin, 2018.
              Un auteur majeur pour comprendre la science et ses rapports à la conscience, à la subjectivité. Une vidéo suffisamment honnête ici.

              Note 4. Exemples de modalité de vote.
              – Un site du CNRS qui étudie les modalités de vote. 
              –  Des modalités du vote expliquée par l’université de Stanford. 

              Note 5.  Les trois registres de Bernard Stiegler : subsister, exister, consister. Cliquer ici. 

              Note 6. De la fin et des moyens de Kant. L’explication de texte du site Espace éthique  de Poitiers 

              Note 7, John Rawls un philosophe pour la justice sociale, Amarthya Sen, un économiste conséquentialiste et Alain Cailler, un anthropologue, mais nombreux auteurs peuvent stimuler notre fibre humaniste.
              Un exposé remarque de Geneviève Fontaine – Approche de la justice sociale par Amartya Sen et John Rawls. Cliquer ici. UP Marseille. 
              – Alain Cailler (sociologue, anthropologue) et le convivialisme.
              Entretien avec Christian Mrasilevici (2026) sur le thème : avez-vous de la valeur ? 
              –  Un entretien ici avec Fabrice Midal
              Ici, nous avions traité du sujet : N’y a-t-il jamais rien de gratuit ? En référence à la théorie du don / contre-don. Voir l’intro et le compte rendu, ici. 

              Nous pourrions ajouter, David Graeber, et l’origine du commerce, expliquer ici. 

              Note 8. L’universalité en tant qu’idéel partagé peut être un leurre, mais pas celui anthropologiquement et historiquement situé. Voir un article ici.
              Toutes les cultures sont travaillées par une idée de l’universelle, et c’est en mettant en dialogue ces différents point de vue et d’expérience que le notion d’« universel concret » peut échapper à la pure abstractrion et au pure relativisme (tout se vaut). L’universel concret insiste sur la nature culturelle de l’humain, toujours en lien avec des médiations symboliques par lesquels les êtres humains se reconnaissent eux-mêmes.

              Une citation tirée du livre : L’homme Animal – Saurons-nous nous adapter à la Nature ?  Markus Gabriel. 

              ————————————-
              René Guichardan, café philo de Grenoble.
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              #8446
              Damien
              Participant

                Bonjour,

                Merci à vous deux pour vos comptes rendus fort intéressants. J’apprécie l’effort que vous y mettez pour justifier votre pensée et partager vos sources. J’ai bien pris le temps de me relier à votre point de vue et à tenter d’entrer dans votre épistémologie et je suis en train petit à petit d’explorer les liens fournis. Au-delà des accords/désaccords je prends plaisir à mieux comprendre vos points de vue.

                J’ai commencé à prendre quelques notes de mon côté, et au stade où j’en suis je pense que si je développe réellement ma pensée ça risque de prendre a minima une bonne trentaine de pages et de me demander pas mal d’heures de travail. J’ai notamment plusieurs choses à dire au niveau épistémologie, et bien sûr sur la démocratie. Ma conclusion n’y sera toujours pas favorable, ni complètement défavorable car je pense qu’il existe des conditions précises dans laquelle la démocratie peut à la fois fonctionner et être désirable (comme quoi !). Je suis à peu près certain que l’on ne tombera pas en accord sur ce sujet et le but ne sera pas de convaincre mais simplement de partager un point de vue alternatif. Pour être transparent, je suis actuellement en train de me demander si ça vaut le coup que je passe du temps à faire cette rédaction. Je suis tiraillé entre l’envie de ne pas rompre le dialogue et le sentiment que celui-ci devient difficile au-delà de certaines différences de cadres qui peuvent toucher à des idées précieuses pour certains d’entre nous et que les remettre en question peut générer un certain inconfort. Pour autant je crois que vous commencez à me connaître suffisament pour savoir que je ne défendrais aucune forme d’autoritarisme ou d’idéologie haineuse, mais mon partage ne vaudra le coup que s’il y a un réel désir de comprendre et de se connecter à ce que je veux exprimer (ce qui ne signifie pas être d’accord). Une difficulté qui se pose quand on parle depuis des points de vue très différents est qu’au-delà d’un certain point pour se comprendre il faut vraiment vouloir faire du chemin vers autrui, ce qui coûte à la fois du temps et de la ressource cognitive. Et je vivrais tout de même comme un échec que nos différences de point de vue mènent à une rupture du dialogue. Ces différences ne sont pas si grandes que ça en réalité, mais ça me demandera quelques dizaines de pages et pas mal d’heures de rédaction (et pour vous, de lecture) de bien le développer.

                Donc je préfère demander directement avant de m’y mettre : est-ce que mon compte-rendu vous intéresse ?

                Bien à vous

                #8448
                René
                Maître des clés

                  Merci Damien pour ton retour.

                  Je vais essayer de répondre à ta question :

                  est-ce que mon compte-rendu vous intéresse ?

                  Pour ma part, impossible de prendre le temps de lire 30 pages (entre ma licence, les comptes rendus et mes lectures perso), je suis à saturation du temps consacré à l’intellect.
                  Seconde réserve : le cadre du café philo se prête davantage aux questionnements partagés qu’à la défense d’une « thèse ».
                  Troisième réserve : suis-je apte/compétent pour critiquer une « thèse ». Non, je ne le crois pas, car il me faudra lire les auteurs auxquels tu te réfères. Il ne s’agit donc pas simplement de lire une thèse.
                  Mais peut-être y a-t-il un participant parmi nous qui sera curieux de ta pensée ?

                  Cela dit, ce qui peut être adapté à ce forum, c’est un résumé de ton argumentation, laquelle peut renvoyer à un lien vers ton document écrit où tu préciserais davantage ta pensée. 
                  Par exemple : en quoi la démocratie peut à la fois fonctionner et être désirable ?
                  Suivi, si je comprends un peu ta direction : pourquoi elle n’est pas possible et exige des mesures non-démocratiques (autoritaires, sélectives, discriminatives…) par qui, comment ?
                  Et finalement, en quoi cela rend-t-il compte d’une éthique et de ton idée de l’être humain ?

                  A toi de voir ce qu’il convient de faire pour que ta pensée poursuive son développement.

                  Bien à toi.

                  #8449
                  Damien
                  Participant

                    Merci René pour ton retour

                    Effectivement je partage tes 3 réserves, puisqu’elles correspondent à ce que je développe dans la partie Épistémologie de mon brouillon. Je l’organise pour le moment en 3 grandes parties : 1. Difficultés épistémologiques de ce débat ; 2. Faisabilité, éthique et méta-politique de la démocratie et 3. Technologie et avenir de l’État-Nation et des démocraties (auxquels je prédis un futur similaire à celui de l’église catholique post-Gutenberg).

                    La difficulté est que si je veux y transmettre fidèlement les nuances de ma pensée cela rend compliqué d’être synthétique (je le remarque notamment à vos réserves sur Arrow qui sont correctes d’un certain point de vue).

                    Pour l’instant seule la première partie est convenablement rédigée. On verra si j’ai la motivation et le temps d’aller au bout ou si je partagerais la chose par morceaux. En fin de compte la discussion sur l’épistémologie est plus importante que celle sur la démocratie (le doigt et la lune), peut-être qu’elle se suffit à elle-même.

                    Merci

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